Théâtre social : quand Philippe Durand raconte les Fralib


Entretien inédit pour le site de Ballast

« TRAVAILLER SANS PATRON », affichait la Générale, théâtre et coopérative artistique et politique parisien. Nous étions le 65 mars, peu après la manifestation du 1er mai. Le comédien Philippe Durand, habitué des planches, y jouait  1336 : Parole de Fralibs, seul en scène, en se faisant porte-voix des témoignages bruts collectés dans l’usine des anciens ouvriers Lipton, en lutte pendant 1336 jours. Grèves, occupations, boycotts, bras de fer avec la justice : les Fralib refusent le chèque de départ et se battent afin de récupérer leur outil de travail. Rare : ils ont gain de cause et lancent leur marque de thé au sein d’une Scop qu’ils s’échinent, depuis, à garder debout. Cela fit grand bruit. Cette bataille, le comédien a choisi de la rapporter de l’intérieur, avec l’accent des premiers concernés. Dans la salle, ce soir-là : des « nuitdeboutistes », des lycéens impliqués dans les blocages, des salariés en grève et syndiqués. Parce qu’elle est une métaphore éloquente du monde du travail, la lutte des Fralib est une boussole ; Durand en fait un mode d’emploi. Quelques jours avant la représentation, nous lui demandons de nous parler des origines de cette pièce. Le comédien qui, en parallèle, se prépare à incarner l’un des Lehman Brothers au théâtre du Rond point, a la voix calme. Philippe Durand nous lit, pendant l’échange, des passages d’un épais manuscrit rassemblant tous les témoignages collectés dans l’usine de Géménos.


philippeD-vign« À un moment, ils nous arrivent, ils nous disent — bon, les gars, on va mettre un nouveau produit : et c’était « acide sulfate aspartame ». Et un autre. On met ce produit-là dans les recettes, et on s’aperçoit très très vite que, déjà, t’as un goût de sucre dans la bouche… qui est horrible ! Parce que c’est très très volatil ! Et le soir, on prend la douche, on se passe le doigt, comme ça : on était encore sucré ! Alors, au début, c’est rigolo : « Ha oui, regarde ! Je suis sucré. Ha oui ! Oui, oui, je suis sucré ! » Mais après, tu te dis c’est pas possible : tu prends deux douches et t’es encore sucré. Ce goût de sucre, dans la bouche, tu te dis « Merde… ». Alors on va sur Internet et on se renseigne sur les produits, l’aspartame, etc. On voit déjà que c’est des produits Monsanto. Et on connaît Monsanto ! L’agent orange au Viêt Nam, tout ça. À l’époque, on sait ça. On s’aperçoit qu’y a beaucoup de choses néfastes. Enfin… Un coup on va te dire que c’est très dangereux et un coup on va te dire que y a aucun souci, suivant qui paye les expertises, quoi. Etc. Etc. On se dit : on veut en avoir le cœur net. On va voir le directeur, on montre les dents. De suite on a une réunion avec le directeur. On lui montre tous les papiers qu’on a, et le premier truc qu’il dit, c’est : « Vous savez aller sur Internet ? » C’était en 1999/2000. Et là, on l’a mal pris. Souvent, on s’arrangeait entre la direction et nous, sans passer par les syndicats, les trucs du personnel, les machins. Du moment que nous on était tous d’accord, on allait là-bas et on disait « ça, ça, ça et ça, ça ne va pas », mais là, comme il le prenait comme ça… »Eh ben écoutez, c’est bon, on va arrêter là, on va sortir, on va aller voir les responsables syndicaux, puisque vous nous prenez pour des cons, vous allez vous arranger avec eux. » De là, on a eu : des masques respiratoires avec des filtres, on a eu des lunettes, on a eu des blouses longues, des gants, enfin, on a eu un scaphandre quoi. Et à part ça, c’était pas dangereux… »

« Les témoignages étaient directement étonnants, riches — s’en dégageaient une espèce de poésie, de philosophie populaire, une parole qu’on n’entend jamais ailleurs. »

Quand j’ai eu l’idée de faire ce projet, les Fralib venaient de signer l’accord de fin de conflit avec Unilever. Impossible de les joindre par téléphone. Alors je suis allé là-bas, à Gémenos, à côté de Marseille. C’était en juillet 2014. Je suis arrivé à l’improviste : « Bonjour, Philippe Durand, comédien, je travaille à la Comédie de Saint-Étienne, je veux faire un travail sur votre aventure sociale… » On m’a fait rencontrer l’ouvrier en charge de la communication des Scop-Ti : un premier contact, simple, conciliant, à l’écoute — un quart d’heure après, je repartais avec un accord de principe. Ils étaient dans cette étape un peu compliquée de leur lutte, entre la signature de fin de conflit et le lancement de la SCOP. La victoire était là, mais tout restait encore à faire. Les boîtes de thé ne sortaient pas — on en était même loin — et ça, pour une majeure partie des ouvriers, c’était compliqué. Il n’y avait rien de concret, ils ne se voyaient pas avancer. Les mois qui ont suivi, nous sommes restés en contact jusqu’à ce que j’ai l’accord de la Comédie de Saint-Étienne pour soutenir le projet. J’ai finalement fait les interviews des ouvriers entre avril et mai 2015. En plusieurs fois. L’idée de ce projet est venue avec la lecture d’un essai de Pierre Rosanvallon, Le Parlement des invisibles, dans lequel il décrit un contexte de crise de la représentation, de crise de la compréhension de la société, dans lequel il parle d’un besoin de voir les vies ordinaires racontées, les voix de faible ampleur écoutées. Il invite à se réapproprier nos existences, revaloriser nos vies, sortir de l’isolement. Son « Parlement », c’est un site Internet et une collection qu’il a crées pour « raconter la vie » (c’est d’ailleurs le nom du site et de la collection, au Seuil). À un moment, il dit : « Il ne s’agit pas de se limiter à exposer le malheur social… Mais aussi à valoriser les expériences positives… À souligner les capacités latentes d’action et de création. » J’ai tout de suite pensé aux Fralib : quoi de mieux pour raconter la vie ?

Trois ans auparavant, j’avais moi aussi organisé, sans y penser, un petit « Parlement » à Saint-Étienne. J’avais interviewé plusieurs Stéphanois autour de la mémoire de la ville, pensant écrire à partir de ces échanges. Si j’avais été un « vrai » auteur, je l’aurais fait. Mais les témoignages étaient, en eux-mêmes, directement étonnants, riches — s’en dégageaient une espèce de poésie, de philosophie populaire, une parole qu’on n’entend jamais ailleurs. Je me suis alors limité à organiser un montage de ces paroles brutes. Je les ai vite considérées comme un trésor populaire que je devais livrer tel quel. J’allais faire pareil avec les Fralib. L’expérience des coopératives, des collectifs et de l’autogestion m’a toujours intéressé. L’histoire de leur lutte, je l’avais suivie dans les médias, mais là : c’était l’occasion de la suivre de l’intérieur ! De faire ma propre enquête, d’aller directement à leur rencontre !

Au début, mon projet était très large : je suis arrivé tout frais, avec une saine curiosité, mais je ne savais pas sur quoi j’allais me concentrer. Je ne voulais rien m’empêcher. J’avais même envisagé d’interviewer tous ceux qui s’étaient barrés en route. Je ne me rendais pas compte de l’incongruité de ma demande ! Je demandais à rencontrer les mecs qui avaient trahi la lutte ! J’étais un peu inconscient, non ? Lors d’une première réunion avec quelques-uns d’entre eux, en février 2015, au moment où je leur dis ça, je vois leurs yeux, leurs mines… Je me dis « ben, tu vas te calmer mon gars, tu vas un peu les écouter d’abord »… Et ce sont eux qui, les premiers, m’ont permis de préciser mon sujet… Les entretiens ont tous été réalisés dans l’usine : sur un coin de table au foyer, dans un bureau, à l’ombre d’un arbre, à l’improviste ou après avoir pris rendez-vous avec eux, mais jamais au moment du repas… Le truc, c’est que je pouvais aller partout dans l’usine, mais je devais aller les voir chacun, parler un peu avec eux et essayer de les convaincre de m’accorder un peu de temps… À moi de me débrouiller. J’ai vite sympathisé avec quelques-uns, qui sont rapidement devenus des camarades. Mais il y en a d’autres qu’il fallait un peu apprivoiser ! Ils ont été beaucoup sollicités par tout un tas de médias. Fallait bien que je précise que, non, je n’étais pas un journaliste, que je ne filmerais pas et que je me servais du micro uniquement par flemme, pour pas prendre des notes. Il y en a que ça gonflait, clairement. Qui n’ont pas voulu répondre. Et, d’ailleurs, je ne leur en veux pas… Les premiers jours : forcément un peu timides. Et puis, très vite, je me sentais chez moi dans l’usine, je me sentais accueilli, j’avais mes habitudes — c’était très agréable. Il y en a que j’ai mis du temps à approcher. Le directeur, par exemple, ça s’est fait petit à petit. Pas parce qu’il était directeur ! Mais quand je le croisais, je sentais le poids des emmerdements… Et je n’avais pas envie de passer pour un emmerdement supplémentaire. Et puis un jour, ça s’est fait,  il y a eu une fenêtre. Il m’a dit « Je t’accorde un quart d’heure » et son témoignage est resté précieux.

« Et puis les accents, c’est important. On a tendance à tout uniformiser, il n’y a plus qu’une langue qui est juste, celle qui est policée, qui déborde pas. »

J’ai retrouvé dans ces entretiens le même plaisir que j’avais connu avec les Stéphanois. Le plaisir de la curiosité, de la rencontre, de l’échange fraternel. Et comme sur le projet précédent, je n’allais rien réécrire, garder l’oralité — j’ai été vite convaincu de ça. Par contre, je ne m’attendais pas à devoir le dire avec l’accent marseillais. Je me suis rendu à cette évidence au dernier moment, une fois le montage du texte terminé, quand il s’est agi de le mettre en bouche… Je me suis dit « Tu vas pas dire le texte avec l’accent parisien » : si tu t’attaches à l’oralité, si tu veux faire entendre ces paroles qu’on n’entend pas sur les plateaux, dans les théâtres, il faut y aller… J’ai travaillé un peu l’accent en me servant des bandes audio que j’avais, pour que l’accent ne paraisse pas forcé. Et je viens du sud de la France ; ce n’était pas insurmontable. À partir du moment où le charme de l’accent ne prend pas le dessus sur ce qui est dit, qu’on n’en reste pas à l’anecdote, tout va bien… Et puis les accents, c’est important. On a tendance à tout uniformiser, il n’y a plus qu’une langue qui est juste, celle qui est policée, qui déborde pas. Il y a un linguiste qui parlait dans Libé de la glottophobie, la haine des accents. Alors que c’est une richesse ! Moi, c’est toute mon enfance — et pourtant je n’avais jamais joué avec mon accent. Tout ça aurait pu se passer à Tourcoing, à Strasbourg : j’y serais allé. Il s’est trouvé que c’était à Marseille. Que je suis né dans la région de Nîmes et que mon père, en bon Gardois, m’a fait baigner dans l’univers de Pagnol… Et le texte des Parole de Fralibs commence par « Moi j’étais boulanger de métier, je venais de l’artisanat »… Il était artisan-boulanger, parti travailler dans une petite usine de pain. L’artisan-boulanger qui va bosser dans la boulangerie industrielle, ça faisait un bon début pour conter une évolution du monde du travail… Et il se trouve que les bâtiments de la petite usine de pain seraient rachetés par Unilever — c’est comme ça qu’il deviendra un Fralib.

Il était important de parler du rapport au travail, de l’amour du travail. Dans le début du texte, les ouvriers parlent avec passion, et dans le détail, de l’aromatisation naturelle telle qu’ils la pratiquaient, avant qu’Unilever ne décide, du jour au lendemain, de passer à l’aromatisation chimique. Elle est capitale, cette notion de plaisir. Cette fierté d’accomplir ce travail, qui demandait un certain savoir-faire et qui permettait de fabriquer un bon produit. Quand il ne s’agit plus que d’appuyer sur un bouton pour ajouter des billes chimiques dans le thé, c’est plus pareil : « Le plaisir ? Non, tu fais de  la merde, tu le sais ! Tu fais de la merde, tu le sais ! » Une métaphore de la société dès le début… Il y a un trajet rapide esquissé en tout cas dans ce début, de l’artisanat à l’automatisation, la déshumanisation… C’est l’ouverture qui me semblait la plus intéressante, mais j’avais tant de matière qu’il a bien fallu faire des choix. Le premier montage, où je n’ai gardé que ce qui me semblait indispensable, correspondait à quatre heures de lecture ! Je n’ai pas forcément privilégié l’événement, mais la manière dont il était raconté, émotionnellement, poétiquement… J’ai fait des dizaines de versions : la dernière, je l’ai terminée deux jours avant la première présentation.

Pour dire ce texte, je ne m’imaginais pas seul en scène, à jouer à être eux, à incarner les témoins. Cela ne me semblait pas juste. Je voulais conserver l’authenticité de la parole et de la rencontre. Il fallait une forme simple et conviviale : je suis attablé avec mon texte. À côté de moi, une autre table où sont disposées en pyramide les boîtes de thé de la nouvelle marque 1336, un peu éclairées, comme un trésor de guerre. Et je lis. Entre incarnation et distance, je lis, au plus près de leurs paroles. Il pourrait y avoir un feu de cheminée à côté, on pourrait manger des châtaignes avec les spectateurs… et je leur raconterais l’aventure sociale des Fralib ! Le spectacle, c’est à la fois leurs paroles et ma rencontre avec eux. En intervieweur, je ne suis jamais présent dans le texte ; je suis le spectateur. D’ailleurs, le spectateur a souvent exactement les mêmes réactions que moi quand j’écoutais les ouvriers. Et j’en joue, ça se répond, de la même manière que eux répondaient à mes réactions. Il y a plusieurs rendez-vous comme ça dans le texte. Comme le moment des actions dans les supermarchés : ils rentrent dans Auchan, mettent tous les produits Unilever dans des caddies et les abandonnent au milieu du magasin (ça faisait partie des actions effectuées pour se faire entendre). À la fin, il y a tellement de caddies au milieu du magasin que la direction de Auchan est contrainte d’embaucher des intérimaires pour tout remettre en rayon — et là, l’ouvrier qui me raconte dit : « Donc, création d’emplois ! » Le public rit à chaque fois, comme moi, bien sûr, et il poursuit : « Eh oui, oui oui oui, plusieurs personnes, trois quatre jours, y z’ont été embauchés grâce à nous ! »

« Tous, nous sommes confrontés aux logiques économiques absurdes qui sont à l’œuvre. Là, des hommes et des femmes se battent pour reprendre la main. Leur combat est emblématique. »

Bien sûr, je suis allé leur présenter mon travail. Chez eux, dans leur usine, en juillet 2015. Ce n’était pas le moment le plus simple : c’était la canicule, après une journée de boulot où il y avait eu plein de problèmes avec les machines… Mais même s’ils étaient peu, c’était très émouvant. Je crois qu’ils étaient émus de retraverser la lutte — et ils le sont toujours. Ils m’ont dit des choses intimes. À quelqu’un de totalement extérieur, on se confie plus facilement. Quand on est dans la lutte, on la vit ensemble, on ne se la raconte pas. Avec mon travail, ils ont appris des choses les uns des autres, des choses qu’ils ne soupçonnaient pas et qui les ont touchés. Je tenais à ce qu’ils voient ce que j’avais fait, et aussi, quelque part, qu’ils valident, qu’ils me donnent leur accord. Il y en a un qui m’a dit : « Tu sais, Philippe, nous, ici, on a pas de bureau politique, hé ! »

Les spectateurs sont plutôt très enthousiastes : personne ne sort indifférent. Les échanges qui suivent sont toujours très animés — ils posent beaucoup de questions. Cette aventure touche les gens au plus profond, les encourage. Les Scop-Ti (maintenant, il faut les appeler comme ça), c’est l’espoir au milieu du marasme. Tous, nous sommes confrontés, quelque soit notre travail, aux logiques économiques absurdes qui sont à l’œuvre dans nos sociétés. Là, des hommes et des femmes se battent pour reprendre la main. Leur combat est emblématique, un exemple pour les luttes à venir. La présentation à Paris a eu lieu quelques jours après la sortie de la loi El-Khomri…. Au-delà de la lutte à proprement parler, je crois que les gens ressortent du spectacle regonflés par cette expérience de vie. Pour l’instant, je le présente beaucoup dans des milieux militants. Et je vais continuer. Mais j’ai bon espoir de toucher un public plus large — il est question d’aller dans des entreprises.

[Un extrait du spectacle, ndlr] « Et puis après, pareil, t’y as le coté mesquin de toutes leurs transactions. Ça a démarré avec quarante et quelque mille euros. Puis t’y allais dans le bureau, y te glissaient dix mille euros de plus ; que des magouilles, que des magouilles…! Chaque fois qu’y z’ont fait des ruptures de contrat, ils l’ont fait sans le déclarer ! Tout ce qu’y faisaient, c’était de manière illégale ! Systématiquement ! Après, tu te dis : mais attends, ces gens-là, des gens costume-cravate qu’on leur donne du Monsieur, de la respectabilité, ce sont des voyous à tous les niveaux ! Et nous, des petits ouvriers qui ne demandons rien, qu’on demande qu’à vivre tranquillement : on nous traite de tous les noms, on nous brime, on nous casse ! C’est ça qui a obligé beaucoup de gens à dire non je veux pas manger, je veux pas partir avec la prime à la carotte ou la prime à la valise, je veux pas. Je vais m’en mordre peut-être les doigts, je vais perdre peut-être de beaucoup, mais je veux pouvoir me regarder la figure dans la glace en me disant : « je morfle, mais je peux me regarder en face, je peux me regarder en face. » »

« Ça a démarré avec quarante et quelque mille euros. Puis t’y allais dans le bureau y te glissaient dix mille euros de plus ; que des magouilles, que des magouilles…! »

Y a-t-il eu une scission avec ceux qui n’ont pu suivre la lutte ? Un mouvement social comme celui-là te pousse à faire des choix, pour des raisons diverses. Il y a de la casse sociale à l’intérieur même des familles. Il y a eu des exemples de frères et sœurs qui bossaient tous dans l’entreprise : la moitié a fait un choix, l’autre a dû en faire un autre. Et encore aujourd’hui, la coupure à l’intérieur de la famille existe. Des gens se croisent dans la ville et ne se parlent plus. Je ne parle pas des divorces… Quand tu es aussi impliqué, que c’est vraiment dur, et que quelqu’un d’autre a pris un chèque… Peu importent les raisons, il est parti. Ça ne veut pas forcément dire que tu le considères comme un traître, mais ce n’est pas loin. Je ne peux pas parler pour eux, mais c’est bien ce que j’ai ressenti quand je leur ai proposé d’aller interviewer ceux qui étaient partis. Il y avait comme un malaise — bien compréhensible.

Et puis, il y avait ceux du Havre qui avaient déjà été délocalisés sur Marseille. 54 familles étaient descendues du Havre à Marseille : c’est pas un simple déménagement, ça avait été dur. Il y en a qui sont remontés très vite, à la fermeture de l’entreprise. Mais il y en a qui sont restés, qui sont encore là ! Aujourd’hui, ils sont, en tout, 58 coopérateurs, 7 non salariés et 51 visant à être salariés — ils ne le sont pas tous encore, ça se fait petit à petit. Dans les 58, il y en a qui sont pleinement conscients du modèle qu’ils incarnent. Et d’autres moins. Quand les ouvriers sont venus faire un débat après le spectacle, lors d’une représentation à Paris, ils m’ont dit que le spectacle les reboostait eux-mêmes. Parce que ce n’est pas simple, pour eux. Parfois, ils perdent de vue l’importance de leur lutte, de leur trajet. Dans leur nouvelle organisation, les discussions sur le salaire ont duré des mois. Ça a généré quelques discordes — ça a même été sacrément le bordel —, mais toujours en assemblées générales. Le directeur et les deux tauliers du mouvement, que sont Leberquier et Cazorla, incarnent ce qu’ils appellent eux-mêmes, avec humour, le tricéphale. Ils prennent les décisions rapides. Puis il y a le conseil d’administration, où ils sont une dizaine. Et sur les grandes décisions, comme le marketing ou les salaires, tout se fait en AG. Là, les discussions peuvent être longues, à 58. Beaucoup voulaient que les salaires soient à base égale. La démocratie a fait qu’il y a, à présent, trois niveaux, allant de 1 à 1,35. Du temps d’Unilever, c’était de 1 à 210… Mais certains, très impliqués dans la lutte, ont quitté la coopérative : ils ne supportaient pas de voir un autre modèle que le leur s’accomplir.

Ils ont réussi à se débarrasser d’Unilever, à créer leur coopérative et fabriquer leurs propres produits, avec l’ambition de redémarrer l’aromatisation naturelle, plus tard. Mais ils sont encore liés concurrentiellement à la multinationale. Les moyens d’Unilever sont illimités. Ça ne leur a pas coûté grand-chose de céder l’usine pour 20 millions d’euros. Après tout, ils ont balancé 66 millions d’euros pour tuer la lutte. 20 millions, ce n’était rien par rapport à l’intérêt qu’ils avaient à ce que ça ne fonctionne pas. Il faut rappeler qu’on ne parle pas d’une épicerie : c’est une usine importante qui avait 182 salariés à la fermeture, 24 000 m² de terrain, 12 000 m² de surface de bâtiments. En capacité de sortir 3 millions de sachets par an. C’est comme les LIP. La fin, tu la connais ? C’est l’État qui a décidé, à un moment donné, de couper les commandes de pendules pour Renault. Ils leur ont enlevé ça et ça les a mis dans le trou. À présent, les anciens Fralib se retrouvent également confrontés aux marges que prennent les supermarchés… Même en créant la coopérative, tu ne peux pas t’extraire du système.

« Les moyens d’Unilever sont illimités. Ça ne leur a pas coûté de céder l’usine pour 20 millions d’euros. Après tout, ils ont balancé 66 millions d’euros pour tuer la lutte. 20 millions, ce n’était rien par rapport à l’intérêt qu’ils avaient à ce que ça ne fonctionne pas. »

[Une autre page de son manuscrit, ndlr] « Quand il y avait une boîte en fer avec le produit naturel, que tu l’ouvrais, un mois ou deux mois après, ça sentait bon. Mais avec ces arômes synthétiques, non. Puisque les arômes synthétiques vont te dégager leur odeur au contact de l’eau chaude. Ce qui fait que ça sent moins. Donc les consommateurs qui achetaient leurs boîtes en fer — qui est quand même un produit plus cher que la boîte normale, puisque c’est du thé en vrac censé être du bon thé. Eh ben, ils se sont plaints. Donc Unilever a trouvé la parade en tapissant l’intérieur de la boîte par un arôme liquide, avant de mettre le produit. Et ça sentait bon ! Et cet arôme liquide, c’était de petits bidons où y avait la tête de mort dessus. Attends, c’est violent ! Ho mais, les copains, ça vous a pas dérangé un moment ?! Tu peux pas, t’as quand même ta conscience. Après c’est comme ceux qui travaillent dans les prothèses mammaires, quand on te dit « Bon les gars, y a des contrôles, faut planquer ça ça et ça ». Et puis là, c’est grave ! C’est la santé, comme nous. C’est l’agro-alimentaire, quelque part tu t’impliques là-dedans. »

J’ai eu l’occasion de lire Souffrances en France de Christophe Dejours — un psychopathologue du travail passionnant… Parmi les problèmes que pose l’organisation du travail telle qu’elle est conçue dans notre société, il y a de la souffrance pour les travailleurs de ne pas pouvoir bien faire leur travail et de faire des choses qu’ils réprouvent. Une souffrance qu’on connaît dans tout milieu. Il y a aussi une perte d’énergie phénoménale au nom de techniques managériales, où on divise le travail, où on met les travailleurs en concurrence. De son point de vue, à l’intérieur de certaines entreprises, on commence à entendre que pour « produire mieux », il faut redonner puissance au collectif.  Dans mon travail, je tenais à parler de tout ça : du collectif et du plaisir de l’ouvrier au travail. Les gens de droite parlent tout le temps de « la valeur travail », mais quand tu fais de la merde, comme dit mon ami boulanger, elle est où, la valeur travail ?


Le spectacle 1336 : Parole de Fralibs sera joué le 14 juillet 2016 à Avignon, au mois d’octobre à Saint-Étienne, et au théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-scène, en 2017.
Toutes les photographies sont de Stéphane Burlot (les Fralib dans leur usine en 2011 / Philippe Durand jouant 1336 : Parole de Fralibs, le 4 mai 2016).


REBONDS

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