Sandra Nkaké & Jî Drû : « Le barde crée du lien social »

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Entretien inédit pour le site de Ballast

Nous avions été marqués par l’énergie de la Franco-camerounaise Sandra Nkaké, portant sa voix comme une armure (celle d’une tortue, affirme-elle), et du musicien Jî Drû, l’enveloppant de sa flûte. Trois temps, pour cette rencontre : le premier laissait voir une flopée de musiciens tout habillés de blanc et de noir, qui, sur la scène d’un festival de jazz, grisèrent une foule de leur son soul jazz et rock à la fois. Ils n’oublièrent pas d’y glisser un mot sur la situation des intermittents. Nothing for granted (« Rien n’est acquis »), lançait l’album ! Seconde rencontre dans une salle de Nanterre, plus confidentielle : les jumelles d’Ibeyi ouvraient le bal puis laissaient place à un spectacle qui s’éprouvaient comme un film de cinéma : dans la pénombre, Sandra Nkaké et Jî Drû habitaient l’espace dans un répertoire à voix basse, saupoudré d’électro, crescendo. 2016, enfin : les manifestations contre la loi Travail secouent les rues de France et nous les croisons sur la place de la République, comme au moment de soutenir des camarades de la Bourse du Travail ou devant un commissariat. Les deux « troubadours » nous ont ouvert leur foyer : conversation, à suivre en musique.


nkajiVotre dernier projet scénique, Shadow of a doubt, propose une démarche plus intimiste que celle de la tournée de votre album Nothing for granted, très rock. Avec, toujours, une identité cinématographique. Pouvez-vous nous raconter ce glissement ?

Sandra Nkaké : C’était très naturel. Dans la continuité de notre parcours qui consiste à essayer plein de choses. Ça fait longtemps qu’on travaille ensemble, sans pourtant avoir essayé de ne bosser qu’à deux. L’envie était, aussi, de laisser plus de place à la texture, aux accidents, d’essayer d’autres formes. Faire se répondre la musique et les images. On en avait besoin en termes d’énergie mentale et physique. Ce n’est pas la même approche de la rencontre, du dialogue et de soi-même : nous étions très nombreux lors de nos derniers projets. C’est bien de pouvoir faire les deux : Nothing for granted, c’était aller chercher les gens et provoquer la rencontre. C’était proposer, aussi, une essence, proposer aux gens de venir vers nous sans les forcer (même dans le cadre d’un spectacle), sans que ce ne soit ostentatoire. Ce qui n’empêche pas des moments fous ! Chaque chose que nous avons jusque-là réalisée correspondait à une intuition, à un temps de notre parcours. Il y avait aussi le désir de laisser Jérôme chanter — ce qu’il fait beaucoup au quotidien mais moins sur scène. Alors qu’il possède une vraie liberté dans le chant, une liberté qui me donne beaucoup de force ! Nous voir ensemble dit aussi quelque chose sur la perception d’un genre ou l’autre. Moi, je suis dans la catégorie des femmes à voix grave, celle à qui l’on prête un certain tempérament. Jérôme, c’est censé être le mec — et il est capable d’avoir une voix très haute. On joue de ces perceptions et de nos différentes facettes ! Shadow of a doubt nous autorise à affiner. Et à changer : on peut toujours dévier de l’enfermement dans une case.

« Je suis dans la catégorie des femmes à voix grave, celle à qui l’on prête un certain tempérament. Jérôme est capable d’avoir une voix très haute. On joue de nos différentes facettes ! »

Jî Drû : C’est l’avantage de bosser à deux : on réveille nos contradictions. On a également des influences différentes. Au collège, j’étais allé dans le local du label des Béruriers noirs. Et c’est grâce à des mecs comme eux que je fais ce métier. Je viens de cette époque, de cette musique, puis je suis parti dans la composition et l’harmonie — mais c’est ce genre d’énergie que j’ai eue, à la base. Nous sommes le résultat de ce parcours : et même si, aujourd’hui, nous faisons de la musique de manière parfois plus « complexe », j’ai toujours ce respect pour ces gars qui nous ont donné cette énergie, ce respect de l’époque où on écoutait les Béruriers en même temps que ça manifestait dans les rues. Tout le monde a un parcours similaire : mais nous, on se le réveille. Ce qui ne signifie pas non plus qu’on veuille être cloisonnés là-dedans ! Le duo s’est formé suite à l’opportunité d’une résidence dans un théâtre ; il me semblait que nous n’avions pas encore complètement exploité notre particularité à deux. Pourtant, il arrive parfois, et c’est un fluide que je ne peux pas décrire, qu’on soit dix sur scène mais qu’on ne soit, en réalité, que Sandra et moi. Ce sont des histoires d’énergie, car quelque chose nous dépasse, nous a dépassés depuis le jour où nous nous sommes rencontrés. On a voulu retrouver ça. On avait envie d’être en petit groupe avec la possibilité de se confronter à l’univers de la personne qui fait le son comme de celle qui fait les images et la lumière : en petit groupe, pour laisser se déployer ce que ces personnes pouvaient apporter. C’était plus facile de faire ce travail à partir d’un répertoire partiellement fait de reprises et de réinterprétations. Et non d’une partition qui soit entièrement la nôtre.

Sandra Nkaké : On aime aussi que ça nous permette de jouer dans des lieux plus atypiques. Pour ça, le photographe et scénographe Seka Ledoux nous a construit plusieurs types de structures, adaptables : le projet s’est fait petit à petit, entrecoupé d’autres choses, intégrant nos nouvelles créations. C’est une forme qui n’a rien de figé ; on tenait à s’autoriser ce mouvement.

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(Par Maya Mihindou, pour Ballast)

« Eunice, c’était mon vrai nom. Maintenant je l’ai presque oublié. Cinquante années passées dans la peau de Nina Simone m’ont fait oublier mon nom. Et c’est une drôle de chose, à la fin, que de devoir porter un nom qui n’a jamais été le sien. Pour vivre un destin qui n’était pas le sien. », disait Nina Simone. Il y a notamment une belle reprise, « Four women ». Pourquoi cette chanson ?

Sandra Nkaké : Il y a beaucoup de « parce que ». Je ne connais pas d’autres chansons qu’elle ait elle-même écrite. Ma mère l’écoutait beaucoup, je l’ai beaucoup écoutée. Cette chanson possède une résonance perpétuelle — de la naissance à l’adolescence, jusqu’à maintenant. Une résonnance sur la manière qu’on a d’être une femme et une femme noire. En fonction de la couleur de sa peau, on a accès à une certaine classe sociale, on est perçu d’une certaine manière : il y a des choses qui sont autorisées et d’autres non. Cette chanson a une forme de violence, qui n’est d’ailleurs pas applicable uniquement à la femme noire. La chanter était une évidence. J’étais heureuse qu’on puisse se l’approprier très librement (on a ajouté une partie dans le concert)… Parce que tu as beau reculer devant le miroir, tu restes noir.e. On te le fait sentir, non parce que tu es différent, mais parce que autre, parce qu’on te fait porter cette différence. Et même dans cette négritude, il y a une classification : une femme plus noire que toi qui va s’éclaircir la peau pourra te regarder avec dédain. Une autre te regardera avec envie parce que tu es plus claire qu’elle. Il y a tout un code d’expressions qui te sera autorisé ou non parce que tu es une femme noire. Cette chanson exprime notre envie de nous affranchir des conditionnements de race et de genre, que nous pouvons tous et toutes subir. Ça fait aussi écho à des livres qui m’accompagnent — comme celui de bell hooks — et à cette transversalité du combat de classe et de race. Nina Simone nous y emmène dans cette chanson de manière poétique. Ce n’est pas didactique ni accusateur. Ce morceau a une construction particulière. Il n’a pas, dans sa structure harmonique, de refrain : il est écrit sous forme de chapitre. C’est une chanson, au regard du propos, qui force à la sincérité : tu ne peux pas la chanter comme un exercice de style ni en faire trop. Elle colore d’ailleurs l’ensemble du répertoire du projet.

Jî Drû : On avait envie de transmettre le lien que nous avions avec les artistes. Plus qu’une unité de sens, on voulait qu’il y ait une unité dans le son. Personnellement, j’ai du mal à faire des reprises. On avait déjà fait une reprise des Clashs, avec Push up, et une autre de Rage against the machine, avec Sandra : ça crée une communion avec le public, c’est vrai. Ça évoque plein de choses… Je veux bien y participer, en me cachant derrière ma flûte… mais j’avais du mal à l’assumer !

Pourquoi ?

« Cette chanson de Nina Simone exprime notre envie de nous affranchir des conditionnements de race et de genre, que nous pouvons tous et toutes subir. »

Jî Drû : C’est le fait de m’effacer. Mais, dans ce travail, ce qui m’intéressait était de transmettre le rapport que nous avions avec ces auteurs : là est l’essentiel. Lorsque je regarde un film, ou n’importe quelle œuvre, j’ai envie d’avoir l’illusion que l’artiste l’a fait pour moi. Ce qui est intéressant est qu’il y ait quelqu’un derrière la personne. Faire un spectacle avec des reprises, c’est la première fois que je le fais. « Cover » dit autre chose en anglais que « reprise ». C’est donc l’aspect minimaliste qu’il a fallu creuser et le lien avec ces artistes-là : c’est ainsi que je l’assume.

En parlant de reprises, vous avez enregistré un titre de Los Hermanos, signé Atahualpa Yupanqui, peu après les attentats du 13 novembre 2015. La société actuelle paraît, depuis, se replier plus encore. Mais la musique semble être l’éternel exemple à même de prouver que le brassage des idées, des voix, des savoir-faire et des cultures est possible et constructif. Du romantisme ?

Sandra Nkaké : Il s’agissait d’interroger le sens de ce qu’on faisait, à ce moment-là. Comment être utile ? Comment, à notre échelle, proposer une autre vision que ce qu’on entend dans les médias ? Je connaissais la version de Mercedes Sosa. On avait envie de se regrouper avec plusieurs musiciens. Il y a eu beaucoup de réponses spontanées. Nous n’avions pas pu le faire dans le même espace : on l’a fait avec les moyens qu’on avait, même si certains se trouvaient dans d’autres villes — on s’envoyait nos sons ! Il faut aussi que nos pratiques changent, ce qui signifie de faire des choses ensemble malgré des parcours, des personnalités et des envies différents. C’est ça, être français ! C’est tout ça ! Le choix de cette chanson, celle d’un révolutionnaire argentin, n’est évidemment pas anodin. Cela dit que, chacun à son échelle, peut apporter quelque chose de significatif tant qu’il a envie d’être avec quelqu’un d’autre. Il suffit d’être deux pour que ça commence à avancer. Le 13 novembre, j’étais au stade de France pour faire plaisir à mes enfants et Jérôme était à la maison. On a ressenti les explosions et les bruits, que j’ai pris pour d’énormes pétards. Les téléphones ne marchaient pas et les réseaux étaient bloqués : nous n’étions pas au courant de ce qu’il se passait — jusqu’à la mi-temps, lorsque nous avons reçu des textos. Jérôme m’a rassuré. Et quand j’ai vraiment pris conscience de ce qui se passait… Évidemment, il fallait déjà sortir de là ; mais la question qui se pose vite est : « Que vais-je dire à mes enfants ? » Et puis, plus tard : « Que vais-je dire aux enfants du quartier, dans cette atmosphère de tension ? » Notre réponse est forcément dans le dialogue. Le changement est forcément dans plus d’ouverture ! Alors on est anglophones, francophones, on choisit une chanson en espagnol. Voilà !

Jî Drû : Mais on ne l’a pas fait avec n’importe qui, évidemment. On a pu enregistrer dans un studio indépendant avec des musiciens qui défendent une certaine musique.

(Par Maya Mihindou, pour Ballast)

Et comment se construit cette indépendance ?

Jî Drû : Ce sont les gens qu’on rencontre. On a la chance, en tant que musiciens, de partir sur la route avec des groupes de personnes qui sont prêtes au changement, se prennent en main, proposent des choses ou agissent déjà. Tandis que nous entendons le contraire, y compris dans l’industrie du disque ; il y a ceux qui disent « ça doit changer, faut que ça change, et pour que ça change, on va aller dans le même studio que là où on enregistre depuis toujours, on va bosser avec le même graphiste et on va les mettre dans le même magasin, dans un plus petit rayon, mais ça changera parce qu’on fera un sous-label indépendant avec une sous-rubrique les Blacks qui sont maqués avec des mecs qui font de la flûte, et même que ça va s’appelerIndependance Africstar ! »… Et il feront comme si les choses avaient changé. Nous avons le message contraire ! Dans notre milieu, certainement favorisé, nous avons de bons retours. Du genre : « C’est drôle, quand vous êtes arrivés avec votre afro, je m’attendais à de la soul, alors que j’aime le rock d’habitude », ou encore « J’aime pas trop la soul mais j’ai bien aimé votre truc, c’est rare qu’une femme fasse ceci, c’est rare de voir de la flûte dans ce genre de musique », etc, etc. Dans notre duo, on a une « soul Mama » qui arrive avec un « petit premier de la classe » qui fait de la flûte ! En discutant, de fil en aiguille, tu t’aperçois que ces retours viennent de personnes qui te demandent de venir l’après-midi dans leur association de tissu équitable, qui s’occupent d’une école, qui créent un spectacle ou ont créé une AMAP dans le lieu-même où tu joues… On le connaît depuis toujours, ce fossé. Mais la disproportion du discours au regard de la réalité est énorme.

« Il y a toute une génération qui n’aura connu que cette injonction à la lucidité. Celle à qui on dit qu’il faudrait arrêter les utopies. »

Pendant ce temps, il existe toute une génération qui n’a pas eu la chance de vivre des mouvements fédérateurs  : les « Touche pas à mon pote », les grandes grèves, en 1986 et en 1995, l’émergence d’un mouvement artistique — comme le fut pour nous l’arrivée de la musique électro ! Il y a toute une génération qui n’aura connu que cette injonction à la lucidité. Celle à qui on dit qu’il faudrait arrêter les utopies. Nous vieillissons mais nous n’avons pas perdu la mémoire : nous avons entendu ces gars dire à la télévision que les écologistes étaient des pantins dire maintenant qu’il serait temps d’être conscient de l’importance des légumes qui poussent dans la terre… C’est du foutage de gueule. Dans notre pratique de musiciens, on retrouve aussi des clivages et des pratiques douteuses, même si nous en sommes relativement protégés. C’est perceptible, par exemple, entre gros et plus petits festivals. Entre les conneries que tu vois sur les réseaux sociaux, à la télé et dans les journaux, et l’énergie que tu croises, le décalage est énorme. Une grosse contradiction. On sait que ce n’est pas la télévision qui va nous renseigner sur ce qui nous intéresse nous, ça n’a jamais été le cas et ça ne le sera jamais. Mais nous avons à présent l’équivalent de 160 chaînes, quand nous en avions trois lorsqu’on était petits ! Puisqu’on nous interpelle sur nos identités, la France et le monde sont pour nous ceux qu’on croise dans notre travail. C’est ce qui nous fait tenir, qui nous fait croire au commun ! Pas les principes, de toute façon galvaudés.

On vous demande, en tant qu’artistes, de vous positionner ?

Jî Drû : Non, comme citoyens. Mais dans ta pratique artistique, tu es quand même une force de proposition. Comme un commerçant dans sa manière de sélectionner les produits qu’il va vendre, ou comme un prof qui choisit d’aller bosser dans le public, le privé, ou dans une ZEP : on a tous des choix éthiques à faire. Je ne peux pas me dire que ce ne serait « pas pareil », en tant qu’artiste. Il suffit de regarder Le Dictateur de Chaplin pour voir que rien ne change : et Chaplin n’est pourtant pas un révolutionnaire avant-gardiste ! Ça reste un Américain qui a fini en Suisse, ce n’est pas Gramsci ! Oui, on sent une autre énergie, on sent autre chose dans les tournées que cette morosité dont on entend parler partout, on sent des initiatives et de la joie chez les gens. Certainement parce que nous n’avons pas un boulot qui se termine tous les jours à 19 heures et les infos à la télévision à 20 heures.

Comment avez-vous reçu la fameuse « crise » de l’industrie du disque ?

« La chute des majors a un retentissement sur toute l’industrie, y compris locale. »

Jî Drû : On est évidemment navrés et concernés par son déclin. La chute des majors a un retentissement sur toute l’industrie, y compris locale. De fait, les pratiques changent : même le théâtre de Saint-Ouen sera attaqué par cette réalité. Les majors fabriquent de faux indés et les faux indés remplissent les salles : toute l’échelle est touchée. C’est la logique de rentabilité dans la musique qui prime ; ce sont les mêmes groupes qui seront programmés partout. Et toi, si tu n’as pas eu les deux minutes dans l’émission en vue, tu peux rentrer chez toi et oublier tes deux années de boulots. Alors oui, ça touche.

Sandra Nkaké : Quand tu entres dans une boulangerie et que tu prends du pain, tu ne t’en vas jamais sans payer. Il y a une revalorisation de certains métiers qu’il serait important de faire. On a pris de la distance par rapport à ça, tout en étant à fond dedans : on communique directement avec notre public, on s’occupe nous-mêmes de nos pages et sites Web… On sait à qui et pour qui on parle.

(Par Maya Mihindou, pour Ballast)

Ralentir la scène vous est compliqué, nous disiez-vous. Dans quelle phase de création, de l’écriture, du studio ou de la scène vous sentez-vous le plus à l’aise ? Quel est le point de départ ?

Sandra Nkaké : Je suis assez d’accord avec cette idée de « point de départ ». Et c’est la scène, quelle qu’elle soit — un club, une médiathèque, une salle de spectacle. C’est toujours un endroit unique. C’est là où tu interroges vraiment ce que tu veux dire, et comment tu veux le dire. Nous nous trouvons un peu à chaque étape : pas seulement instrumentistes ou accompagnants des projets. Quand tu as envie de raconter quelque chose, il est important d’identifier les paliers pour parvenir à l’écoute des gens ; il faut donc un support pour fixer tes idées et pour les agencer. Ces étapes ne se font pas seules : soit des personnes le font à ta place, soit tu le fais parce que tu en as les capacités, l’envie, ou parce qu’on est plusieurs à pouvoir porter le projet. Ça signifie : la scène, l’écriture des chansons, la réalisation — il faut aussi penser la musique en termes de spectacle et de narration —, l’image, le graphisme, le son, la lumière…. Il n’y a pas de « hiérarchie » : on est tous les artisans d’un spectacle.

Jî Drû : Pour moi aussi, c’est forcément la scène. Il existe des moments où nous sommes rattrapés par les commandes, par le réseau, par ce qu’il est possible ou non de faire en fonction de notre famille, mais nous avons choisi d’être les moteurs de ce que l’on fait.

Tous des « artisans d’un spectacle ». Cela implique-t-il une forme d’horizontalité dans votre manière de travailler ?

« Quand tu as envie de raconter quelque chose, il est important d’identifier les paliers pour parvenir à l’écoute des gens. »

Jî Drû : Sandra fait du théâtre. Je comparerais tout ceci au théâtre — souvent, on hiérarchise dans la musique. Dans le théâtre aussi, mais je reste persuadé qu’un acteur, même un grand acteur, sait être conscient de tout le reste de sa troupe. C’est une force de faire un spectacle avec tout le monde avec toi. Et ça a beaucoup plus d’impact si ça se ressent. Même s’il y a des publics qui ne seront réceptifs qu’à la musique, sans l’être du « fluide » qui se déroule sur scène — lorsque tu vas voir un groupe, si tu sens un ensemble et pas seulement des accompagnateurs d’un chanteur, ça change tout.

Sandra Nkaké : Et c’est magique, en tant qu’artiste ! Dans la tournée de Nothing for granted, sentir toute l’équipe s’impliquer dans les paroles et s’approprier les chants, en fonction de sa sensibilité et de son histoire, était émouvant. Je trouve ça très beau, d’abord car c’est une confiance infinie que l’on te fait lorsque tu sens que les autres sont prêts à traverser le feu avec toi. Monter sur scène avec cette sensation donne plein de force : malade ou fatiguée, ça n’aura aucune prise sur toi. Sans même les regarder, tu sens cette force. En dehors de la scène, nous avons des trains et des avions ensemble, des discussions sur la politique, le théâtre ou la famille… D’où l’idée aussi, dans la tournée, de porter les mêmes costards. J’avais la sensation que ça permettrait de renforcer l’entité « groupe » et de laisser s’exprimer la spécificité de chacun : on voit, ainsi, « sortir » les personnalités.

Cette « union » se ressent en effet fortement, en concert.

Sandra Nkaké : Si nous avions eu des milliards d’euros, je ne pense pas que nous aurions pu réaliser la même chose. Ça ne m’intéresse pas de faire des projets juste pour en mettre plein la vue. Je me suis retrouvée plein de fois, sur scène, avec la sensation d’être à-côté de mon propre corps, à me dire que j’étais seule, à me demander ce que je faisais là, à n’être qu’une exécutante. Je commence à comprendre mes limites, et j’ai besoin de sens dans ce que je fais.

Jî Drû : C’est une question d’attitude. C’est un vrai savoir-faire de bosser ensemble. On a la chance de pouvoir jouer ce qui n’est encore qu’à l’état de projet : on a l’occasion d’affiner sur scène, selon les retours. On est autodidactes, donc avant tout concertistes. On s’est retrouvés sur scène — je dis se retrouver car, sans avoir fait d’école, tu te retrouves à un endroit à cause de tes amis sans trop savoir pourquoi, ceux avec qui tu jouais de la musique au lycée ou ailleurs, comme on se retrouverait à causer dans l’amphi durant une occupation ! On a formé Push Up il y a six ou sept ans, avant Nothing for Granted et après le premier gros frein de l’industrie du disque, à un moment où tout le monde tournait en petite formation. On est partis à neuf sur scène ! Tous les bons conseillers nous disaient « Vous êtes fous ! », tandis que le public nous disait le contraire. On a plein de potes qui ont un talent énorme mais qui n’ont pas cette chance de pouvoir l’exprimer : des gens plus doués et plus cohérents que nous. Mais ils ne peuvent faire que deux concerts par an… C’est dur et ça casse, lorsque tu as un projet dans lequel tu mets toute ton énergie et que ça ne suit pas car tu as du mal à t’allier avec des gens, à faire le boulot de tenir le collectif — ce qui n’est pas ton boulot de musicien, à la base. Si tu n’as pas le retour des gens, il te manquera de quoi avancer. D’où l’importance des choix conscients. Savoir qu’on travaille dans un cadre où on sait consciemment qu’on renonce à certaines choses. Je ne dis pas qu’on a créé un cadre idéal avec seulement des structures indépendantes — il faut faire attention à cette histoire de poudre aux yeux…

(Par Maya Mihindou, pour Ballast)

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Sandra Nkaké : Dans ma mythologie, je suis sûre que nous nous étions croisés avant. Mais nous nous sommes rencontrés dans un groupe qui s’appelait les Troublemakers, dans lequel je chantais. On montait le deuxième album, en 2004.

Jî Drû : Ce n’était pas en 2003 ?

Sandra Nkaké : Non, à ce moment-là j’étais avec la conteuse Praline Gay-Para. Les membres de Troublemakers ont appelé Jérôme en renfort, à la dernière minute, pour le premier concert du groupe — c’était la Fête de la musique. Il est arrivé sans connaître les morceaux : on lui en avait envoyé, mais évidemment pas ceux qu’on allait jouer ! Le flûtiste Magic Malik nous l’avait conseillé. Au moment des balances, il ne savait donc pas quel morceau il allait jouer ; sur scène, il y avait deux micros devant : les nôtres. Premier souvenir d’un concert avec la sensation d’être jetés en pâture au public, d’être complètement à poil, et que la seule sécurité que j’avais, c’était lui, Jî. On se connaissait pas, mais j’étais en sécurité à 100 %. Pas besoin de se parler — s’il y a toi, s’il y a moi, c’est bon.

Que se passe-t-il lorsque l’on est enfermé dans une autre dynamique que la sienne ?

« On est né dans le chaos ! On est né du chaos ! On est dans le chaos. Ce n’est pas plus chaotique maintenant qu’en 1880. »

Sandra Nkaké : Tu perds ton essence, petit à petit. Tu ne t’en rends pas forcément compte. Et c’est évidemment valable quel que soit le corps de métier dans lequel tu es. On fait un métier où l’artisanat et l’expression de la personnalité sont mélangés. Ça véhicule de la force tout en étant très fragilisant. Si on ne se protège pas, on donne l’opportunité aux autres de nous piétiner — et on se fait piétiner. C’est ainsi qu’on avance avec des regrets, des aigreurs, de la méchanceté larvée que tu vas ensuite répandre. Travailler à plusieurs dans un respect et dans une intelligence humaine est central. On peut discuter, ne pas être d’accord, mais la finalité reste le projet. On n’est pas dans un truc d’ego. C’est la même chose lors de l’écriture d’une chanson : on est en train de créer une matière, alors on se laisse la chance d’essayer d’avancer, de rater, avec respect et lucidité. Si tu n’as pas cette lucidité, les autres ne l’auront pas pour toi. Certains le sentent très jeune, d’autres l’apprennent. Par exemple, lorsque l’on me fait une proposition, je fais plus attention qu’avant à la temporalité de la réponse. Dans cette époque de l’immédiateté, les réponses ne devraient pas être aussi rapides. Même si, souvent, ton corps sent les choses.

Jî Drû : Ce qui est difficile, c’est d’avoir la force d’avoir un regard critique sur soi, d’accepter de se dire qu’on a fait des choses qu’on n’avait pas envie de faire. C’est du même niveau que de se rendre à un repas de famille où tu n’as pas vraiment envie d’aller, tout en n’ayant pas la force de le dire de peur de vexer quelqu’un… Ce qui est compliqué, quand tu fais un métier — quel qu’il soit —, car tu te construis un réseau. Si tu commences à accepter des commandes pour une finalité qui ne te convient pas, tu peux te retrouver les dix années suivantes coincé dans ce truc-là. Le réseau que tu te seras construit tournera autour de ça. Un musicien pourra s’enliser dans un cercle, cachetonner à je ne sais combien, avoir son train de vie, son image… mais pour faire son projet personnel, il lui faudra retourner dans les clubs. Mais ce ne sera plus la question car ça ne correspondra plus à son confort !

Il y a quelque chose de foncièrement optimiste dans votre musique. Dans quel espace de conscience continuer à créer quant tout semble se rétracter autour ?

Sandra Nkaké : On est né dans le chaos ! On est né du chaos ! On est dans le chaos. Ce n’est pas plus chaotique maintenant qu’en 1880, qu’en 1945 ou qu’en 1983 ! L’humanité est chaotique. Lorsque j’étais enfant, j’avais peur de parler aux gens, j’avais peur des personnes mauvaises, j’avais peur de ne pas avoir les armes pour déconstruire ce qu’elle avait de mauvais en elle. Nous avons cette chance d’avoir été entourés par des gens qui nous ont donnés cette foi en la capacité de l’humain à s’améliorer. Je veux croire que, depuis le Moyen-Âge, nous avons évolué. Même lentement. Les attentats, par exemple, nous tombent dessus : ils arrivent tous les jours sur la planète et on ne réagit pas, on s’en bat les steaks ! Il ne faut pas l’intégrer comme quelque chose de normal, mais il faut que ça conforte — ce sont des poncifs ! — l’idée qu’il faut se concentrer sur la lumière, que c’est cela que tu dois donner. Il faut s’impliquer.

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(Par Maya Mihindou, pour Ballast)

Vous êtes un peu cet arbre tordu, opposé à l’arbre droit, dont parle Tom Waits [« a crooked tree and a straight tree », ndlr]…

Jî Drû : J’ai mis du temps à l’accepter. Tu vois beaucoup ta force quand tu es jeune et, en vieillissant, tu acceptes tes faiblesses. Je ne sais pas si l’image fonctionne, mais, idéalement, nous aurions envie que nos spectacles soient un peu impressionnistes : le même tableau qui tienne compte des changements de la lumière, de notre énergie, de celle des gens et de la salle. Ça, c’est une proposition. Il y a des phases où tu crois que tu détiens la vérité, puis tu t’écroules. Et tu vas du côté de l’arbre tordu.

« J’adore le barde, cette façon qu’il a de chanter faux, de casser les oreilles à tout le monde, mais il est utile ! Chanter faux, ça ne veut pas forcément dire ne pas être dans la gamme », avez-vous dit un jour. Vous continuez de vous considérer comme des bardes, et même des braqueurs de banque ?

Sandra Nkaké : Je suis carrément une braqueuse de banque ! Le barde et le troubadour créent du lien social et de la magie ; ils créent un espace où les gens échangent et discutent : ce qu’ils proposent est toujours en mouvement. On te demande toujours ce que tu veux faire dans la vie, mais jamais de ce que tu veux être. La première fois que je suis montée sur scène (c’était au théâtre), j’ai été traversée par cette évidence que c’était ça que je voulais faire, que j’étais au bon endroit.


Photographie (vignette) d’introduction : Seka Ledoux


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