Palestine-Israël : voix de femmes (3)

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Article inédit pour le site de Ballast – Troisième partie

Shimrit Lee, universitaire américaine d’origine israélienne, a lancé en 2011 le projet Women’s Voices afin de donner la parole à des femmes palestiniennes et israéliennes. Des monologues, uniquement : les récits sont bruts, parfois anonymes, toujours porteurs d’une histoire qui les dépasse. « Ce projet d’histoire orale est également, explique Lee, un outil de recherche féministe : il offre aux femmes un espace pour raconter leurs histoires, avec leurs propres mots. » Nous publierons ici plusieurs de ces témoignages. Aujourd’hui : une femme bédouine originaire du Néguev, Huda Abu Obaid.


ptitePour des gens de New York, nous serions une famille nombreuse ; pour ceux de Lakiya [village bédouin dans le sud d’Israël], pas tellement ! Nous sommes neuf : mon père et ma mère, mes quatre soeurs, mes deux frères et moi. Mes deux parents sont originaires de Lakiya. Ma mère vient de la tribu Al-sana ; mon père vient d’une petite famille. Jusqu’à mes douze ans, j’ai étudié au village. Puis, en 5ème, mes parents ont décidé de m’envoyer dans une école juive. Ce fut très difficile pour moi puisque : tout le monde parlait hébreu et je n’en connaissais que quelques mots. Et je n’avais pas d’amis là-bas. J’y ai étudié jusqu’à ce que je termine le lycée, en terminale. Difficile, oui, en tant que bédouine, en tant que femme, en tant qu’arabe… Disons que je ne suis pas le genre de personne à rester silencieuse. Je suis plutôt de celles qui parlent et se battent, parfois. À Lakiya, j’étais une responsable de classe très active, mais lorsque j’ai changé d’école, je ne connaissais pas la langue, je ne comprenais pas ce que disaient les professeurs : je me sentais mise à l’écart. J’ai alors compris ce que c’était d’appartenir à une « minorité ».

 « J’ai commencé à rencontrer des femmes du Néguev et d’ailleurs, des personnalités fortes, et à prendre conscience de nos droits. »

Puis, vers l’âge de seize ou dix-sept ans, j’ai commencé à parler hébreu mieux que mon arabe natal ! À l’université, à Beersheva, je me suis mise à étudier le Moyen-Orient et les études de genre. C’est ma troisième année. Je me plais ici ; j’aime ce que j’apprends. J’étudie le Moyen-Orient parce qu’à l’école on apprend uniquement l’histoire juive. Moi je veux apprendre, non pour en faire une profession, mais par soif de savoir. Je m’intéresse également aux questions de genre parce que je suis une sorte de féministe ! Ça a commencé à la maison, quand j’étais petite. Nous étions deux filles pour un garçon, et Mohammad, mon frère, a toujours voulu être « l’homme fort ». J’estimais qu’il y avait beaucoup d’injustices. Lorsqu’il me demandait, parfois : « Huda, apporte-moi un verre d’eau », je répondais : « Tu as deux jambes et deux bras, tout comme moi. Tu peux aller à la cuisine sur tes propres jambes, et te servir un verre d’eau, tout comme moi. Alors débrouille-toi ! » C’est là que ça a commencé ! Et à l’âge de quatorze ans, j’ai rejoint l’Association des Femmes de Lakiya. J’ai commencé à rencontrer des femmes du Néguev et d’ailleurs, des personnalités fortes, et à prendre conscience de nos droits.

À seize ans, j’ai participé à un projet appelé « Building Bridges for Peace », aux États-Unis. Ils faisaient venir des femmes du Moyen-Orient — d’Israël, des Arabes, des Juives et des Américaines — pour deux semaines de rencontres, à Denver, dans le Colorado. Nous avons pu y parler des femmes, de la paix, du travail, de projets, d’écoute… Comment écouter et comment parler, comment parler de soi et de sa communauté, de ses origines ? C’était une belle expérience, même si elle ne fut pas facile. Après ça, après avoir terminé le lycée, j’ai travaillé comme bénévole durant un an à l’AJEEC, le Centre pour l’Égalité, l’Émancipation et la Coopération Arabe et Juive. Chaque fois que j’y repense, j’aimerais revivre cette période. Je faisais du bénévolat dans les écoles des villages non reconnus, des activités avec les enfants. Mon projet était un projet arabo-juif ; j’avais un partenaire israélien. Quand les forces israéliennes venaient pour détruire des maisons, nous allions aider les gens.

« Quand les forces israéliennes venaient pour détruire des maisons, nous allions aider les gens. »

J’essaie de faire une différence, pas à pas. J’apprends qu’il y a de bonnes et de mauvaises personnes dans chaque société. C’est important pour les Bédouins de réaliser que les Israéliens ne sont pas si mauvais. Et c’est important pour les volontaires juifs de rencontrer d’autres personnes, et de réaliser à leur tour que les Bédouins, les Arabes, ne sont pas les seuls responsables des crimes et des conflits. Pour coexister, les deux bords ont besoin de bons leaders, des leaders forts qui parviennent à trouver des solutions — on ne peut pas rester dans cette situation ! J’ai commencé à travailler à Sidreth il y a deux mois :  c’est une organisation de femmes originaires de Lakiya. C’est très compliqué de travailler dans les villages non reconnus puisqu’il n’y a pas de transports pour s’y rendre. Sans parler du fait d’être une femme dans cette société patriarcale, où seuls les hommes sont habilités à prendre des décisions… Je dois toujours parler plus fort qu’eux si je veux que les gens m’écoutent — au début, personne ne m’entendait. Ils savent bien comment se battre les uns les autres, mais ils ne savent pas écouter ! Maintenant, après deux années à travailler dans ces villages, les gens me connaissent et ils commencent à m’écouter. Une fois que les gens savent qui vous êtes et qu’ils savent que vous travaillez avec eux, qu’ils comptent pour vous, ils finissent par vous accepter. Mais ils ont besoin de vous connaitre, vous et votre famille, vos pères et mères et frères et soeurs, et de savoir si vous travaillez, si vous êtes mariée… Il ont besoin de tout savoir de vous — ensuite, ils vous laisseront agir. Ça prend des années.

Mais je pense qu’il y a de l’espoir. Les gens resteront sur leurs terres, même si la police est déjà venue tout détruire, et revient, et reviendra encore et encore. Il faut que nous restions ! On parle là de 3 % des terres du Néguev, et nous représentons 20 % des gens qui vivent au Néguev. 3 % de 20 %, ce n’est pas bien gros. J’espère que l’État d’Israël finira par reconnaître tous les villages. Moi, en tout cas, je continuerai cette lutte.


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