Normand Baillargeon : « Le statut moral des animaux est impossible à ignorer »

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Entretien inédit pour le site de Ballast

Comme le rappelait récemment le site Le Comptoir, la tradition socialiste et/ou révolutionnaire a souvent marqué ses distances avec, pour le dire en deux mots, la cause animale (rappelons qu’il fallut attendre avril 2014 pour que le Code civil français retire aux animaux leur statut juridique de « biens meubles »). Ainsi de Marx et d’Engels assimilant les militants partisans de la protection des animaux à des bourgeois « réformateurs en chambre », de George Orwell et de Victor Serge raillant les végétariens ou encore de Slavoj Žižek traitant ces derniers de « dégénérés ». Le professeur Normand Baillargeon, auteur du désormais célèbre Petit cours d’autodéfense intellectuellenous raconte comment et pourquoi il en est venu, en parallèle — mais non sans rapports — de ses implications dans le champ anarchiste, à s’intéresser à ces questions.


Depuis quand vous intéressez-vous à l’éthique animale ? Comment y êtes-vous arrivé ?

J’ai été formé en philosophie au milieu des années 1970, ce qui correspond au moment où les idées de Peter Singer commencent à être diffusées — son livre, Animal Liberation, est publié en 1975. Or, il est remarquable que je n’en ai guère entendu parler à l’époque, même en fréquentant l’université en philosophie. La place que prennent aujourd’hui, en philosophie mais aussi dans la conversation démocratique, les idées de Singer en particulier, mais aussi, plus généralement, toutes les questions relatives à l’éthique animale, tout cela nous rappelle la grande vitesse avec laquelle ces préoccupations ont profondément pénétré la culture, dans de très nombreux pays.

Pour ma part, j’ai commencé trop longtemps après mes études à m’intéresser d’assez près à ces questions — dans les années 1990, je dirais. J’y suis arrivé par la lecture de certains écrits, essentiellement de philosophes : Singer et Regan, en particulier ; mais j’y suis aussi arrivé parce que des gens que j’estime m’ont parlé de ces choses, et notamment de condition animale et de végétarisme, des gens qui font partie de mon quotidien, pour certain.es., mais aussi des militant.e.s, de écrivain.e.s, des artistes etc., pour qui j’ai de l’estime. Je pense que de ce point de vue mon parcours doit ressembler à celui de pas mal de gens qui se préoccupent aujourd’hui d’éthique animale.

« La tradition occidentale a tenu à considérer que les animaux avaient été créés pour l’usage et le bon plaisir des humains. »

Par la suite, j’ai consacré un livre aux animaux dans la tradition philosophique (L’arche de Socrate, Aden, 2012). Il n’y est pas seulement question d’éthique animale, puisque j’y parle de tous ces animaux qui peuplent la pensée et l’imaginaire des philosophes depuis toujours : mais ce sujet est lui aussi abordé. J’ai aussi dirigé un dossier de la revue À Bâbord consacré à l’éthique animale, dans lequel Singer et Regan ont justement écrit.

La réflexion sur le statut moral des animaux, sur la façon dont on devrait les traiter, est-elle importante à vos yeux ?

Elle l’est. Elle l’est en elle-même, intrinsèquement, sur le plan intellectuel et sur le plan éthique ; mais elle l’est aussi par les questions qu’elle nous amène à soulever — notamment sur notre alimentation, sur notre rapport à la nature, sur les dommages causés à l’environnement, sur l’économie sur le militantisme et l’action directe. La tradition occidentale, aussi bien philosophique que religieuse, a tenu à considérer que les animaux avaient été créés pour l’usage et le bon plaisir des humains et à considérer que nous sommes si différents d’eux et eux de nous que nous n’avons pas à adopter envers les animaux les mêmes normes et manières de faire que nous adoptons envers les êtres humains. Voyez par exemple La Bible : « Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre ». (Genèse, I, 28).

animaux

Je pense donc que la question du statut moral des animaux est impossible à ignorer et que chacun de nous doit l’envisager et se positionner sur tout cela. Je peux concevoir que des gens concluent qu’elle n’est pas prioritaire, voire même importante à leurs yeux : mais cette conclusion devra être défendue par de solides arguments. Certes, il en est — même si je ne les trouve pas concluants. Ce que je rencontre le plus souvent, pour ma part, ce sont des gens qui reconnaissent l’intérêt et l’importance de ces questions et enjeux, mais qui ont, pour diverses raisons, d’autres priorités de militance.

Faites-vous le lien entre cette question et votre engagement libertaire dans un sens plus global ?

L’anarchisme est pour moi plus un archipel qu’un continent : on y trouve de nombreuses familles, sensibilités, perspectives théoriques, espérances — et en bout de piste il est bien qu’il en soit ainsi. Mais une tendance lourde, constitutive et fondamentale des divers anarchismes est le refus de l’autorité illégitime. Or cette attitude antiautoritaire, cette volonté de débusquer des formes illégitimes d’autorité rend, me semble-t-il, sensible aux questions soulevées par l’éthique animale. Il n’est donc pas étonnant qu’historiquement, les anarchistes aient été des précurseurs sur ces questions, qu’il existe un « green anarchism » qui pose certaines d’entre elles dans le cadre de l’anarchisme ou que l’œuvre d’un auteur comme Murray Bookchin leur fasse une place importante dans son écologie. Plus près de nous, Brian Dominick, un anarchiste américain, a créé le néologisme véganarchisme pour souligner le rapprochement, à ses yeux naturel, entre végétarisme et anarchisme.

Vous avez interviewé Peter Singer, l’un des principaux théoriciens de l’antispécisme [mouvement qui refuse la domination de l’humain sur l’animal au nom d’une prétendue supériorité liée à son « espèce », ndlr] pour la revue Philosophie magazine. Est-ce un auteur qui vous a influencé ?

« Il n’est pas étonnant qu’historiquement, les anarchistes aient été des précurseurs sur ces questions. »

Pour une part, on doit les changements survenus à propos de la question animale à Darwin et à sa révolutionnaire idée qu’il n’y a pas de fossé infranchissable entre les animaux humains et les animaux non-humains — on parle d’ailleurs aujourd’hui plus volontiers en ces termes, ce qui est révélateur. On doit aussi le drastique changement de mentalité aux utilitaristes du XIXe siècle, notamment à Jeremy Bentham, des gens qui pensaient que c’est sa capacité de souffrir qui devait être prise en compte pour décider ce qui pouvait être fait ou non à un être vivant. Puis vient Singer, comme je le disais plus haut, et ce qu’il a accompli (avec d’autres, bien sûr, mais il a été le grand initiateur de tout cela) est remarquable et on trouve dans la culture contemporaine mille traces de cette nouvelle sensibilité envers les animaux qui aurait bien étonné nos ancêtres. En vrac : la chasse (sportive ou autre) semble à plusieurs indéfendable ; les zoos ont bien mauvaise réputation, tout comme les cirques, s’ils possèdent des animaux non-humains ; leur utilisation comme sujets d’expérimentations semble problématique à bien des gens, plus encore s’il s’agit de vérifier la non-toxicité de cosmétiques ou de produits domestiques ; porter un vison est une provocation ; les combats de coqs ou autres répugnent à de nombreuses personnes qui voient même d’un très mauvais œil les courses de chevaux ; quant à l’animal domestique courant, passe encore, mais certains suggèrent qu’il devrait être végétarien : il existe d’ailleurs de la nourriture végétarienne pour Toutou et Minou.

Je ne suis pas utilitariste en éthique — pour ne rien vous cacher, je me sens plutôt proche d’Aristote et des éthiques de la vertu. Mais sans adhérer à son utilitarisme, on doit, je pense, reconnaître à Singer le grand mérite d’avoir soulevé ces questions et d’en avoir fait des thèmes désormais incontournables, pour un nombre sans cesse croissant de personnes, de la conversation collective. Avec Chomsky, il est un sérieux candidat au titre de plus influent philosophe vivant…

À quels autres courants de l’éthique animale ou autres auteurs vous intéressez-vous?

J’ai aussi lu — et publié, comme je le disais plus haut — Tom Regan. J’ai également lu un auteur conservateur (Roger Scruton) qui pense que l’élevage intensif des animaux que nous consommons est une abomination, mais qui rejette les thèses de Singer et de Regan au profit d’une position plus proche de la philosophie spontanée de bien des gens. Ce débat m’interpelle et m’intéresse, comme celui entre défenseurs welfaristes des animaux et abolitionnistes — je pense à Gary Lawrence Francione.

Que pensez-vous du rejet dont fait l’objet l’antispécisme en France ? Et plus spécifiquement dans certaines organisations anarchistes1?

« Trop souvent, nos idées passent mal parce que nous les présentons de manière accusatrice, moralisatrice, dénigrante. »

Je ne connais pas en profondeur ce débat, mais j’en ai eu des échos. Vivant en Amérique du Nord, je dois avouer que ce que j’en sais m’étonne puisque des thématiques comme l’éthique animale, l’antispécisme sont, chez nous, sinon toujours très répandues, du moins très présentes, respectées, reconnues comme légitimes dans biens des milieux militants, et pas seulement chez les libertaires. Cette « exception française », si toutefois cette expression est justifiée, est intrigante. Singer, si ma mémoire ne me fait pas trop défaut, l’expliquait par l’alimentation, l’amour de la cuisine, etc. Je pense, en tout respect pour un homme bien plus savant que moi sur tout cela, que c’est un peu court et qu’on pourrait tout aussi bien (aussi mal…) invoquer les idées de Descartes sur les animaux-machines. En bout de piste, je ne m’explique pas bien cette situation. Mais je suis tenté de dire qu’elle est triste et regrettable, comme le serait tout refus de débattre de questions que bien des gens jugent importantes.

Avez-vous des critiques à formuler contre certaines tendances, théoriques ou pratiques, de la protection animale et de l’éthique animale ?

Il y a un an ou deux, j’ai préfacé un livre d’une militante végétarienne, Élise Desaulniers, consacré au lait. Elle m’avait peut-être demandé ce texte parce que j’avais parlé de manière très élogieuse de son livre précédent, consacré à l’alimentation. Ce qui me frappait et me frappe encore surtout chez elle, c’est cette manière non dogmatique, non doctrinaire, non accusatrice, d’aborder ces sujets. Je pense qu’elle donne là une précieuse leçon et qu’on devrait en prendre acte. Et cette leçon vaut aussi, il me semble, pour parler d’anarchisme et de changement social radical à des personnes qui ne connaissent pas nos idées. Trop souvent, il me semble, nos idées passent mal parce que nous les présentons de manière excessivement accusatrice, moralisatrice, dénigrante : ce qui n’est pas la meilleure manière de convaincre.


NOTES

1. Mimmo Pucciarelli, un des fondateurs des Ateliers de création libertaire, écrit à ce propos : « Des antispécistes sont ainsi arrivés à traiter les anarchistes mangeurs de viande de « fascistes ». Et de leur côté, les anars ont cherché à ridiculiser les antispécistes : ils leur faisaient des bras d’honneur si ces végétariens convaincus insistaient un peu trop sur cette histoire de « souffrance des animaux ». […] Ce qui a compliqué encore davantage les « liens » entre les anarchistes mangeurs de viande et ces libertaires qui non seulement s’intéressent aux problèmes de la souffrance des animaux, mais se préoccupent aussi de vivre des rapports de non-domination entre eux ». (Extrait de Rupture anarchiste et trahison pro-féministe, Léo Thiers-Vidal, Bambule, 2013.)

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Collectif de création politique — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

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