Marah Zahalka : « Fendre la route sur un territoire occupé »

FacebookTwitterGoogle+PrintFriendlyPinterestFacebook MessengerFlipboardPocketEmail

Entretien inédit pour le site de Ballast

Elles sont les femmes les plus rapides de toute la Palestine : Betty, Marah, Mona, Rhana et Noor font partie de l’équipe des « Speed Sisters ». Premières à exercer ce sport au Moyen-Orient, elles slaloment entre les check-point militaires israéliens. Présente durant le Festival Ciné-Palestine, Marah se fait discrète lors du débat qui accompagne le documentaire de la réalisatrice Amber Fares — c’est pourquoi nous avons voulu l’interviewer. Nous voici à l’étage du cinéma Le Luminor, noyés dans les bruits des verres, en compagnie d’une jeune palestinienne aussi réaliste que courageuse, pour qui la course automobile est une véritable échappatoire.


speedSpeed Sisters semble démonter tous les clichés à l’endroit de la Palestine : la guerre, la religion, et puis c’est tout. Pourquoi, en France et ailleurs, ne pense-t-on votre pays quasiment que par ces biais-là ?

Les médias y sont pour beaucoup. Il existe une véritable culture palestinienne : nous ne sommes pas que des victimes ou des martyrs. Nous sommes avant tout des individus qui vivent, qui ont des passions. C’est très frustrant et agaçant de constater que tout tourne toujours autour de la question de l’occupation, comme s’il n’y avait que ça d’intéressant à raconter. Ma passion, c’est la course ; j’ai fait des études, je travaille aujourd’hui comme comptable pour pouvoir être indépendante financièrement, je mène une vie normale — comme vous, comme tout le monde. Nous avons une vie au-delà du conflit, bien qu’il faille évidemment composer avec certaines situations délicates, faire des détours, sortir ses papiers, vérifier tout, etc. Il faut absolument montrer la Palestine sous un autre angle que celui de la guerre, parce que nous avons tant de choses à apporter…

Qu’est-ce que cela dit aux hommes, dans un sport considéré comme masculin, qui ne vous croient pas capables de réaliser tout ça ?

« Il faut absolument montrer la Palestine sous un autre angle que celui de la guerre. »

Peu importe le pays dans lequel on le pratique, ce sport a toujours été catégorisé comme étant un sport d’hommes. Ce n’est pas une question de Palestine, c’est dans les mœurs de tous les pays. Lorsque des femmes pratiquent le football, c’est pareil : tout le monde les regarde, les admire, les félicite, parce que ça paraît infaisable et exceptionnel. Pour moi, c’est avant tout un souffle, c’est une passion qui me permet de faire le vide, avant d’être un objectif visant à écraser les hommes ou même les Israéliens en compétition. Évidemment, à certains moments, j’ai pu vouloir dominer sur le podium et battre un homme pendant des compétitions pour dire « regardez ce qu’on sait faire ». Je me suis vite rendue compte que la barrière pour gagner, c’est l’argent. Il faut savoir que c’est un sport qui coûte énormément, financièrement. 50 %, c’est de l’entraînement ; les 50 % restant, c’est de l’argent, ce que tu peux te payer… ou non. Théoriquement, je devrais changer mes pneus à chaque compétition ; en réalité, faute de moyens, je les change une fois par an. J’ai, du coup, moins de chance que les plus fortunés. Le manque de financement ralentit considérablement mes chances d’obtenir un meilleur score — et donc, de battre un homme ! (rires)

Les hommes voient-ils vos courses d’un mauvais œil ?

Pas du tout. Bien au contraire ! Dans le film, ça se ressent : nous sommes très encouragées par eux durant nos courses. Il y en a même qui se déplacent de très loin pour venir voir ça. Ça les fait complètement halluciner de se dire qu’on arrive à faire un tel sport quand les clichés tentent d’expliquer que c’est impossible pour nous, les femmes. Ils sont souvent épatés. Parfois, on pourrait presque croire que nous sommes impressionnantes — et donc, un peu effrayantes, dominatrices ! (rires)

Vous avez toutes des personnalités bien différentes. Dans le film, vous êtes la battante, celle qui se met dans une rage folle lorsqu’elle perd. D’où vous vient cette volonté ?

J’ai une énorme responsabilité, notamment vis-à-vis de mon père qui travaille 20 heures sur 24 pour m’acheter des pneus à 6 000 shekels [1 420 €, ndlr]. Mon père se démène pour moi ; il fait tout pour que je puisse exercer ma passion pour la course. Forcément, c’est un devoir de gagner pour que mon père soit fier de moi. Je dois gagner pour lui. Ma mère aussi me soutient beaucoup. Pas autant que mon père, c’est vrai, mais elle me soutient énormément. D’ailleurs, je ne comprends pas d’où vient tout cet amour qu’il a pour moi, parce que je ne suis ni l’aînée ni la cadette. J’ai une position un peu bâtarde, je suis au milieu. Je n’arrive toujours pas a comprendre pourquoi mon père est aussi passionné par ce que je fais, mais il l’est : c’est à la fois une grand coup de pression et, en même temps, une très belle preuve d’amour.

© Stephane Burlot

Une place très infime est consacrée à la religion, à l’écran, pourtant présente dans le quotidien palestinien. Quelle place tient-elle dans votre vie, entre deux courses automobiles ?

Il y a une scène durant laquelle j’explique que je ne jeûne pas et que je trouve ridicule de devoir jeûner une fois par an pour compatir avec les pauvres, alors que les pauvres, eux, n’ont jamais de quoi se nourrir tout au long de l’année. Toutefois, je ne suis pas très fière de ce passage à la caméra. Je suis même assez en colère qu’on l’ait conservé… Pour moi, la religion est très importante ; je trouve d’ailleurs que c’est ce qui organise notre vie : nous devons vivre selon ce qui est péché et ce qui ne l’est pas. Cette scène durant laquelle je dénigre le jeûne a été filmée il y a quatre ans. Aujourd’hui, je pratique le jeûne à nouveau, rigoureusement. Je conserve toutefois les convictions qui sont les miennes et considère que la manière dont les pratiquants jeûnent actuellement est totalement incorrecte par rapport aux préceptes de l’Islam. Nous, quand on jeûne, on étale de la nourriture sur de grandes tables, on se goinfre, on en fait trop. C’est totalement paradoxal. Dans notre religion, le simple fait de jeter un quignon de pain est péché. Malgré ça, on gaspille énormément, on mange beaucoup moins que ce qu’on a sur nos tables ; c’est totalement contradictoire.

Avez-vous déjà défié des Israéliens durant une course ? Est-ce seulement possible ?

« Betty se prend un impact de balle venant d’un soldat israélien juste parce qu’on s’entraîne. »

Oui, bien entendu. On nous a d’ailleurs déjà proposé de le faire et nous avons refusé. Vous savez, la course de voitures, c’est un moyen d’oublier le conflit ambiant qui règne sur nos vies. C’est un moyen d’évacuer les tensions. Ça ne m’intéresse pas de devoir défier les Israéliens. Oui, c’est vrai qu’avoir une petite victoire sur eux pourrait être grisant, mais ça enlèvera toute la passion et le bonheur qui m’anime lorsque je pilote sur le terrain. Lorsque je suis au volant, l’occupation n’existe plus et, pendant quelques minutes, je suis libre. Le fait de concourir contre les Israéliens n’aurait aucun sens : si je pratique ce sport pour fuir le conflit, je ne trouve aucune raison valable pour lui accorder une place dans ce qui constitue mon souffle.

Combien de temps consacrez-vous à l’entraînement ?

Pour être honnête, cela fait deux ans que je ne m’entraîne plus. Avant, on s’entraînait sur une place de marché mais nous n’avons plus le droit. L’homme qui a acheté le terrain refuse que l’on revienne. Pour lui, les deux heures d’entraînement, c’est une perte d’argent considérable : pendant que nous occupons la place, il ne peut pas vendre. Et puis, en soi, c’était déjà très compliqué de s’entraîner avec la présence israélienne. Vous avez pu le voir dans le documentaire : Betty se prend un impact de balle venant d’un soldat israélien juste parce qu’on s’entraîne. Nous nous sommes souvent faites insulter, aussi. On s’entraînait à Bétunia, aux abords d’une prison israélienne. Je me rappelle d’une fois où ça nous a posé problème : des Israéliens nous ont insultées par mégaphone — sans raison. C’est compliqué de s’entraîner entre les routes pourries, la surveillance israélienne et les foules de gens sur les places de marché…

© Tanya Habjouka

Comme tous les concouristes, vos courses sont financées par des sponsors. Est-ce que c’est toujours le cas pour vous, aujourd’hui ? Est-ce que le documentaire est un appui supplémentaire ?

J’ai été soutenue financièrement par une équipe de Formule 1, et plus particulièrement par un pilote palestinien qui vit en Finlande, Rami Jaber. Il m’envoyait l’équivalent de 5 000 shekels par course, ce qui me permettait de changer mes pneus à chaque fois. C’était en 2015 — la première fois de ma vie que j’avais une aide de cette ampleur. Puis, du jour au lendemain, il n’a plus donné de nouvelles — depuis, je n’ai plus d’aides. J’ai dû me débrouiller seule, et ce n’était pas simple. Je travaille à présent comme comptable dans une entreprise. La course, c’est plus de sacrifices qu’autre chose, et en Palestine, c’est encore pire. Quant au film, j’aimerais pouvoir vous dire que ça nous a aidé, que ça nous a permis de financer nos courses, mais ce n’est pas le cas. Ni au niveau citoyen, ni au niveau institutionnel — rien. Je pensais vraiment que ça allait nous aider, mais j’étais dans mon monde. J’ai moins d’espoir qu’il y a quatre ans.

Vous semblez complètement pessimiste, pour la suite… 

« Fendre la route sur un territoire occupé, ça donne une sensation utopiste de liberté. »

Je me suis dit que c’était fini, effectivement. D’autant plus qu’il y a d’autres priorités : mes deux frères ont intégré une université et ça coûte très cher, en Palestine. C’est un luxe de pouvoir étudier. Et même sans ces frais-là, nous n’avions pas assez d’argent. Il y a quatre ans, mon père a acheté un terrain : il aimerait pouvoir bâtir une maison sur ses terres. On laisse la course de côté, mais je sais que mon père ne laissera pas tomber. Il est ma force et ma motivation pour ne pas perdre pied. Dès qu’on aura un autre financement, je reprendrai les courses — ça me manque d’ailleurs déjà beaucoup.

Vous avez beaucoup d’admirateurs et d’admiratrices. Si une jeune femme palestinienne souhaitait exercer la même passion que vous, lui diriez-vous de ne rien tenter, que c’est trop prenant, ambitieux et trop coûteux ?

Franchement, malgré toutes les galères que ça implique, je l’encouragerais à vivre à fond cette passion. Même si ça n’a jamais été simple, les courses m’ont toujours aidée à vivre un quotidien très difficile. Fendre la route sur un territoire occupé, ça donne une sensation utopiste de liberté.

© Tanya Habjouka

© Tanya Habjouka


REBONDS 

☰ Lire notre article, « Israël : la mort vue du ciel », Shimrit Lee, juillet 2015
☰ Lire l’entretien avec Georges Habache
☰ Lire notre série « Palestine-Israël, voix de femmes », Shimrit Lee, janvier 2015
☰ Lire notre entretien avec Frank Barat, « François Hollande a décidé de soutenir l’oppresseur », novembre 2014
☰ Lire la lettre du poète Breyten Breytenbach à Ariel Sharon

Ballast
Ballast
ballast-redaction@orange.fr

Collectif de création politique — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de