L’abécédaire de George Orwell


Texte inédit pour le site de Ballast

Malheur à la postérité ! Deux courants se réclament à grands cris de l’écrivain britannique, piétinant ainsi la mémoire qu’ils jurent honorer : les libéraux « antitotalitaires » et les néorépublicains1Entendons, ici, ce terme ainsi que le formule Emmanuel Todd, dans Sociologie d’une crise religieuse : « Le néo-républicanisme est une étrange doctrine, qui prétend parler la langue de Marianne mais définit dans les faits une République d’exclusion. […] Les musulmans, catégorie fantasmée, deviennent ainsi pour [les classes moyennes qui dominent le système néo-républicain] un deuxième problème, à côté de celui des milieux populaires. » — on les croise partout, du Figaro à quelque Comité féru du « pluralisme des idées », du peu décent Causeur à la très médiatique Natacha Polony. Cet abécédaire, que nous avons confectionné à partir de son œuvre et de sa correspondance, se propose de rappeler le tranchant et la cohérence du romancier militant, combattant dans une organisation marxiste et partisan résolu de l’abolition du capitalisme. Une boîte à outils, des pistes laissant au lecteur le soin d’aller plus loin.


Animaux : « Je vis un petit garçon, de dix ans sans doute, mener un énorme cheval de trait dans un chemin étroit, le fouettant à chaque fois qu’il renâclait. Je compris tout à coup que si ces animaux prenaient conscience de leur force, nous n’aurions plus aucun pouvoir sur eux, et que les hommes exploitaient les animaux un peu comme les riches exploitent le prolétariat. Je me mis à analyser la théorie marxiste du point de vue des animaux. » (Préface à l’édition ukrainienne de La Ferme des animaux, 1947)

Bourreau : « La plupart des gens sont pour la peine capitale, mais rares sont ceux qui accepteraient de prendre la place du bourreau. » (Le Quai de Wigan, 1937)

Colonialisme : « Hitler n’est que le spectre de notre propre passé qui s’élève contre nous. Il représente le prolongement et la perpétuation de nos propres méthodes, exactement au moment où nous commençons à en avoir honte. » (« Notes en chemin », 1940)

Doctrines : « La seule chose au nom de laquelle nous pouvons combattre ensemble, c’est l’idéal tracé en filigrane dans le socialisme : justice et liberté. Mais ce filigrane est presque complètement effacé. Il a été enfoui sous des couches successives de chicaneries doctrinales, de querelles de parti et de progressisme mal assimilé, au point de ressembler à un diamant caché sous une montagne d’excréments. » (Le Quai de Wigan, 1937)

Ennemi fasciste : « Le fascisme n’a pas de contraire réel excepté le socialisme. On ne peut pas se battre contre le fascisme au nom de la démocratie parce que ce que nous appelons démocratie, dans un pays capitaliste, ne peut exister que tant que les choses vont bien ; dans les moments de difficulté, elle se transforme immédiatement en fascisme. » (Lettre à Amy Charlesworth, 30 août 1937)

Faire le jeu de : « Il y a une expression qui est fort en vogue dans les milieux politiques de ce pays : Faire le jeu de. C’est une sorte de formule magique ou d’incantation, destinée à cacher les vérités dérangeantes. Quand on vous dit qu’en affirmant telle ou telle chose vous faites le jeu de quelque sinistre ennemi, vous comprenez qu’il est de votre devoir de la boucler immédiatement. » (« La politique et la langue : Faire le jeu de », 9 juin 1944)

Guerre : « La guerre est le plus puissant de tous les facteurs de transformation. Elle accélère tous les processus, elle efface les différences secondaires, elle est révélatrice de la réalité. Et en premier lieu, elle amène les individus à prendre conscience qu’ils ne sont pas entièrement des individus. » (The Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell)

Honnêteté : « En ce moment, la seule attitude pour un honnête homme, que son tempérament le porte plutôt vers les Tories [les conservateurs, ndlr] ou plutôt vers les anarchistes, c’est d’œuvrer pour l’avènement du socialisme. Cela seul peut éloigner de nous la misère du présent ou le cauchemar du futur. » (Le Quai de Wigan, 1937)

(Hitler, Getty Images)

Impérialisme : « Après cinq années passées dans la police impériale des Indes j’en vins à nourrir pour l’impérialisme que je servais une haine féroce dont j’aurais du mal à expliquer clairement les raisons. […] Pour avoir la haine de l’impérialisme, il faut en avoir été un des rouages moteurs. » (Le Quai de Wigan, 1937)

Justice : « Je n’ai jamais pu pénétrer à l’intérieur d’une prison sans avoir l’impression (impression partagée par la plupart de ceux qui y entrent en visiteurs) que ma place était derrière les barreaux plutôt que devant. Je pensais alors — je le pense encore — que le pire criminel que la Terre ait connu est moralement supérieur au juge qui décide d’une pendaison. » (Le Quai de Wigan, 1937)

Koestler : « Voilà où conduisent fatalement les révolutions. Il n’y a rien d’autre à faire que d’être un pessimiste à court terme, c’est-à-dire se tenir à l’écart de la politique, créer une sorte d’oasis où l’on puisse, avec ses amis, garder la tête claire et espérer que dans une centaine d’années les choses s’arrangeront de quelque façon. À la base de cette position se trouve l’hédonisme de Koestler, qui le conduit à considérer le paradis terrestre comme une chose souhaitable. Mais il se peut que, souhaitable ou non, ce paradis ne soit pas possible. Il se peut qu’une certaine quantité de souffrance soit inhérente à la condition humaine, il se peut que l’homme n’ait jamais, entre deux maux, qu’à choisir le moindre, il se peut même que le socialisme ne vise pas à rendre le monde parfait mais seulement meilleur. Toutes les révolutions sont des échecs, mais il y a différentes sortes d’échecs. C’est parce qu’il refuse de reconnaître cela que Koestler s’est provi­soirement engagé dans une impasse […]. » (« Arthur Koestler », 1944)

Ligue : « Le mouvement socialiste a autre chose chose à faire que se transformer en une association de matérialistes dialectiques ; ce qu’il doit être, c’est une ligue des opprimés contre les oppresseurs. Il doit attirer à lui les gens sérieux et écarter les libéraux à la bouche fleurie qui veulent l’écrasement du fascisme étranger pour pouvoir continuer à toucher tranquillement leurs dividendes — le type de coquin qui présente des motions contre le fascisme et le communisme, c’est-à-dire à la fois contre les rats et la mort-aux-rats. […] Des classes distinctes peuvent et doivent faire front commun sans que les individus qui les composent soient sommés d’abandonner du même coup ce qui fait leur originalité. […] Ceux qui doivent aujourd’hui unir leurs forces, ce sont tous ceux qui courbent l’échine devant un patron ou frissonnent à l’idée du prochain loyer à payer. » (Le Quai de Wigan, 1937)

Mendicité : « Derrière tous les discours dont on nous rebat les oreilles à propos de l’énergie, de l’efficacité, du devoir social et autres fariboles, quelle autre leçon y a-t-il que amassez de l’argent, amassez-le légalement, et amassez-en beaucoup ? L’argent est devenu la pierre de touche de la vertu. Affrontés à ce critère, les mendiants ne font pas le poids et sont par conséquent méprisés. » (Dans la dèche à Paris et à Londres, 1933)

Nationalisme : « J’entends avant tout par nationalisme cette façon d’imaginer que les hommes peuvent être l’objet d’une classification semblable à celle des insectes, et que des millions ou des dizaines de millions d’entre eux peuvent ainsi être, en bloc et avec une parfaite assurance, étiquetés comme bons ou mauvais. […] Le nationalisme est indissociable de la soif de pouvoir. Le souci constant de tout nationaliste est d’acquérir plus de pouvoir et de prestige non pour lui-même mais pour la nation ou l’entité au profit de laquelle il a choisi de renoncer à son individualité propre. » (« Notes sur le nationalisme », 1945)

(Grèves de 1936, Archive/AFP)

Outsider : « [L’écrivain] ne peut le faire qu’en qualité d’individu, d’outsider ou, tout au plus, comme un franc-tireur suspect aux yeux de l’état-major, et opérant en marge de l’armée régulière. » (The Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell)

Prendre parti :  « Mon point de départ est toujours un besoin de prendre parti, un sentiment d’injustice. Quand je m’installe pour écrire un livre, je ne me dis pas : Je vais créer une œuvre d’art. J’écris ce livre parce que je voudrais dénoncer un mensonge, je voudrais attirer l’attention sur un problème, et mon premier souci est de me faire entendre. Mais il me serait impossible de poursuivre la rédaction d’un livre, ou même simplement un long article, si cette tâche ne constituait pas aussi une expérience esthétique. » (« Pourquoi j’écris », 1946)

Question économique :  « J’ai toujours quelques doutes quant aux écrivains qui expliquent tout en termes de sang, de religion, de plexus solaire, d’âmes nationales et tout le reste, parce qu’il est évident qu’ils évitent quelque chose. Ce qu’ils évitent, c’est l’ennuyeuse interprétation économique marxienne de l’histoire. » (« L’attrait de la profondeur », 1937)

Révolution : « [Durant la guerre civile espagnole], il y avait la foi dans la révolution et dans l’avenir, l’impression d’avoir soudain débouché dans une ère d’égalité et de liberté. Des êtres humains cherchaient à se comporter en êtres humains et non plus en simples rouages de la machine capitaliste. Dans les boutiques des barbiers, des Avis au public, rédigés par des anarchistes — les barbiers étaient pour la plupart anarchistes —, expliquaient gravement que les barbiers n’étaient plus des esclaves. Dans les rues, des affiches bariolées conjuraient les prostituées de ne plus se prostituer. » (Hommage à la Catalogne, 1938)

Snobisme : « Le petit-bourgeois inscrit au parti travailliste indépendant et le barbu buveur de jus de fruit sont tous deux pour une société sans classes, tant qu’il leur est loisible d’observer le prolétariat par le petit bout de la lorgnette. Offrez-leur l’occasion d’un contact réel avec un prolétaire — par exemple une empoignade avec un porteur de poissons ivre, un samedi soir —, et vous les verrez se retrancher dans le snobisme de classe moyenne le plus conventionnel. » (Le Quai de Wigan, 1937)

Totalitarisme : « Les intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires. » (The Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell)

URSS :  « Rien n’a plus contribué à corrompre l’idéal originel du socialisme que cette croyance que la Russie serait un pays socialiste et que chaque initiative de ses dirigeants devrait être excusée, sinon imitée. Je suis convaincu que la destruction du mythe soviétique est essentielle si nous voulons relancer le mouvement socialiste. » (The Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell)

(Staline et Churchill à la Conférence de Yalta – Crimée -, 1945, recolorée, DR)

Vérité : « La vérité est, bien sûr, que les innombrables intellectuels anglais qui baisent le cul de Staline ne sont pas différents de la minorité qui fait allégeance à Hitler ou à Mussolini, ni des spécialistes de l’efficacité qui, dans les années vingt, prêchaient le punch , le nerf, la personnalité et le soyez un loup ! […]. Tous ces gens ont le culte du pouvoir et de la cruauté efficace. » (« Raffles et Miss Blandish », 1944)

Westminster : « Il n’y a aucune raison pour qu’un rapport de un à dix [entre les salaires/revenus] ne représente pas l’amplitude maximum admise. À l’intérieur de ces limites, un certain sentiment d’égalité est possible. Un homme qui gagne 3 livres par semaine et celui qui en perçoit 1 500 par an peuvent avoir l’impression d’être des créatures assez semblables — ce qui est inenvisageable si l’on prend le duc de Westminster et un clochard de l’Embankment. » (« Le lion et la licorne », 1941)

XXe siècle : « Le monde dans lequel nous sommes destinés à dégringoler, le monde de la haine et des slogans. Les chemises de couleur. Les barbelés. Les matraques en caoutchouc. Les cellules secrètes où la lumière électrique brûle nuit et jour et le policier qui vous surveille pendant votre sommeil. Et les défilés d’affiches avec des visages gigantesques, et les foules d’un million de personnes qui acclament le Leader jusqu’à ce qu’elles soient persuadées de l’adorer, tout en lui vouant une haine mortelle à en vomir. Tout cela va arriver. » (Un peu d’air frais, 1939)

Yacht : « Tout le monde ne peut pas avoir une Rolls-Royce. On ne peut même pas donner à toutes un manteau de fourrure, surtout en temps de guerre. […] Donc, comme on ne peut pas donner à tout le monde certains produits de luxe (des voitures puissantes, par exemple, des manteaux de fourrures, des yachts, des maisons de campagne et que sais-je encore), il est préférable que personne n’en possède. » (« Éloge du rationnement vestimentaire », février 1944)

Zèle : « J’ai vu les journaux de Londres débiter ces mensonges et des intellectuels zélés bâtir des constructions émotionnelles sur des événements qui n’avaient jamais eu lieu. J’ai vu, en fait, l’histoire s’écrire non pas en fonction de ce qui s’était passé, mais en fonction de ce qui aurait dû se passer selon les diverses “lignes de parti”. […] Ce genre de chose m’effraie, car il me donne souvent le sentiment que le concept même de vérité objective est en voie de disparaître du monde. » (« Réflexions sur la guerre d’Espagne », 1942)


 REBONDS

☰ Lire notre abécédaire de Noam Chomsky, septembre 2016
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NOTES   [ + ]

1. Entendons, ici, ce terme ainsi que le formule Emmanuel Todd, dans Sociologie d’une crise religieuse : « Le néo-républicanisme est une étrange doctrine, qui prétend parler la langue de Marianne mais définit dans les faits une République d’exclusion. […] Les musulmans, catégorie fantasmée, deviennent ainsi pour [les classes moyennes qui dominent le système néo-républicain] un deuxième problème, à côté de celui des milieux populaires. »
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