La lettre-testament de Victor Serge

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La rubrique MÉMENTO publie des textes introuvables sur Internet

Il s’agit là d’un document rare. Publié en 1936 dans une brochure intitulée 16 fusillés, où va la Révolution russe ? (éditions Spartacus). L’écrivain et militant Victor Serge (dont nous avons déjà parlé dans nos colonnes) est sous étroite surveillance en raison de son opposition au régime stalinien : il sait que ses jours sont comptés et rédige cette lettre en guise de testament, que des amis de passage emporteront en Europe. Funeste prémonition : le pouvoir l’arrêtera peu après puis le déportera à Orenbourg, non loin de la frontière qui sépare la Russie du Kazakhstan. Plus qu’une archive, un appel intemporel à défendre la liberté de penser. Et plus encore lorsque l’on se réclame du socialisme : celui-ci « ne peut grandir dans l’ordre intellectuel que par l’émulation, la recherche, la lutte des idées ».


stalAu début de 1933, me sentant très menacé, j’adressai par une voie détournée cette lettre à de vieux et fidèles amis. Elle pouvait être, dans mon esprit, une dernière lettre. Je la publie aujourd’hui, en n’y supprimant qu’une ligne sans importance, car elle me paraît de plus en plus défigurée et car ce qu’on y voit d’une expérience personnelle constitue aussi, après tout, un élément d’appréciation d’une portée générale. Six semaines après avoir écrit ces lignes, j’étais, sans cause connaissable, arrêté, mis au secret, etc., etc.

Chers amis,

Voici enfin une occasion unique de vous écrire. La lettre n’arrivera sans doute que dans quelques mois. C’est déjà bien beau. Il se peut, et je veux l’espérer, que, grâce à vos efforts, je ne sois plus loin de la libération. Mais je dois prévoir le pire, n’ayant jamais consentir à vivre les yeux fermés. J’ai demandé un passeport, pour moi seul, en 1928 ; je n’ai cessé mes démarches depuis ; d’autres ont été faites en France, dont l’échec demeure étonnant. Dans l’entre-temps, la situation s’est tellement aggravée ici, les mœurs ont tellement changé, dans le sens d’une intolérance de plus en plus absolue, que je suis bien obligé de mettre parfois l’avenir en doute. (Je parle en ce moment du mien, et plus strictement du nôtre, puisque nous sommes trois.)

« L’histoire ? Elle n’est tolérée qu’à condition d’être faussée, tripotée, adaptée aux goûts du jour. »

Je ne vous décrirai pas mon impasse : pas un camarade ; tous ceux avec que j’ai été lié : déportés, emprisonnés, morts, perdus. L’impossibilité d’entretenir une correspondance tant soit peu vivante ici ou avec vous. Un boycottage complet, m’interdisant toute activité intellectuelle ici. La difficulté énorme et qui risque de devenir insurmontable de continuer à écrire. L’histoire ? Elle n’est tolérée qu’à condition d’être faussée, tripotée, adaptée aux goûts du jour ; et je doute, n’y consentant pas, que mes manuscrits parviendraient comme naguère à Paris, si je les confiais à la poste. (Le cabinet noir a cessé de se gêner ; il vole tout ce qui lui convient, recommandé ou non.) La littérature ? La réalité environnante est si oppressante que j’ai peur de l’aborder. Mes manuscrits parviendraient-ils ? L’œuvre commencée est déjà hérétique à un point que je ne saurais dire – et le cauchemar présent pèse parfois sur ma vision du passé – sur ma pensée même, que je voudrais plus libre.

Ma langue même pâtit de cette existence en vase clos, j’ignore presque le français vivant d’aujourd’hui et la censure, devenue infiniment plus rigoureuse que sous l’ancien régime, ne laisse entrer qu’une quantité infime de livres et de publications. Pas même la possibilité de tenir un journal, tête-à-tête avec soi-même… un journal qui pourrait, chaque nuit, vous être pris pour servir ensuite à Dieu sait quelles basses besognes contre vous et les vôtres.

« Les anars, les syndicalistes, les opposants de toutes nuances n’existent qu’en prison ou en exil et sont condamnés à la disparition physique. »

Pour vivre, et ce n’est pas facile, la nécessité de courir après les tâches parfois nauséabondes à force d’imbécilité, de mensonge, de malhonnêteté. Bien heureux d’en trouver – ce qui peut cesser, du reste. À la maison, un entourage sinistre de gens, les uns terrorisés, hurlant avec les loups, les autres convaincus qu’au fond tout leur est permis. Trois agents du Guépéou dans l’appartement, dont deux canailles finies, espionnant, intriguant, toujours guettant une occasion de mauvais coup. Chaque lettre ouverte, chaque conversation téléphonique épiée, chaque visite observée. En voyage, à M…, le gite posant chaque jour le même problème harcelant. Dormir chez des gens non compromis ? J’ai peur de les compromettre et ils ont peur de l’être. Chez des gens compromis, parents de déportés ou d’emprisonnés ? Ils sont toujours en péril et nous multiplions les uns pour les autres les risques coutumiers. C’est pourtant ce que je fais. N’allez pas croire avec cela que j’aie une activité illicite quelconque. Je n’en ai pas. J’ai mieux à faire. Et il n’y a rien, sinon des activités sporadiques, isolées, car la répression et la provocation étouffent dans l’œuf toute fermentation de groupes. Les anars, les syndicalistes, les opposants de toutes nuances n’existent qu’en prison ou en exil et sont condamnés à la disparition physique. Voilà des mois qu’une rumeur affirme tantôt la mort de Racovski, tantôt celle de Zinoviev, parfois les deux : impossible de savoir !

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Lénine

« Aujourd’hui, j’en arrive parfois à me demander si nous ne devons pas finir assassinés ainsi ou autrement, car il y a bien des façons de s’y prendre. »

Je reviens à la question personnelle : aussi bien a-t-elle une importance générale. Ma femme n’a pas résisté à ce régime : commencement de folie. Psychose intermittente. La peur, l’angoisse. C’est que, depuis « l’affaire Roussakov » décrite par Istrati – qui, s’il a dit bien des bêtises, n’entendant absolument rien à la politique et au grand de la révolution, nous a peut-être sauvé la vie à tous – nous vivons entourés d’une maffia de corridor qui se sent assurée de l’impunité. Le guet-apens chez soi, en permanence, pendant des années. Les vieux parents de Liouba, en ce moment, sont plus menacés que jamais, traqués littéralement chaque jour : dénonciations sur dénonciations, provocation, refus de cartes de pain. La petite maffia cherche à les priver de passeports, c’est-à-dire à les faire déporter, c’est-à-dire à les tuer, car une adaptation, dans les conditions indescriptibles de la déportation, ne leur est plus possible, car ils sont moralement brisés. À ce guet-apens domestique, s’ajoute l’autre, plus vaste, que l’on sent toujours tendu au-dessus de soi. J’étais bien obligé d’envisager dans un camp de concentration, pendant la guerre, l’hypothèse d’une grippe finale ou d’une balle comme on nous en envoyait quelquefois dans les fenêtres.

Aujourd’hui, j’en arrive parfois à me demander si nous ne devons pas finir assassinés ainsi ou autrement, car il y a bien des façons de s’y prendre. C’est en prévision de quoi je vous écris ceci. Si je venais à disparaître – qu’on me fasse un mauvais coup, légal ou autre, ou que le hasard s’en mêle par ces temps de typhus – faites l’impossible pour sauver mes deux êtres les plus proches, Liouba, déjà blessée au cerveau, et Vladi qui est un brave petit homme, bien doué et mérite de vivre. Entendons-nous bien. Je ne suis pas pessimiste du tout. Je pense que nous tiendrons comme nous avons tenu jusqu’ici et que l’avenir s’ouvrira à nous, meilleur. Confiance en la vie, en l’amitié, en mes forces – par principe et par tempérament. Mais la froide raison oblige à envisager le pire, je le répète.

« Pourquoi craint-on de me laisser sortir ? Pourquoi sommes-nous dans ce guet-apens continu ? On craint le témoin – l’objecteur, l’idéologue. »

Ma récente demande de passeports était motivée par mon travail d’écrivain de langue et d’origine française (belge), les démarches de mes amis parisiens, la psychose intermittente de ma femme (deux tentatives de suicide). On nous a administrativement répondu : nous nous en fichons. Tout cela peut et doit changer. Je ne vous dis rien sur ce sujet, car Pierre vous aura éclairé à fond et entretenu de ma part. Mais si les choses tournent mal pour moi, je vous prie d’utiliser en tout ou partie – selon les circonstances – cette lettre et surtout la portée générale de cette lettre, afin que la lutte que je soutiens dans ma passivité et mon impuissante apparentes reçoive tout son sens.

Pourquoi craint-on de me laisser sortir ? Pourquoi sommes-nous dans ce guet-apens continu ? On craint le témoin – l’objecteur, l’idéologue. Je crois qu’on se repent amèrement d’avoir lâché Trotsky, par exemple. Le régime tend, de plus en plus, de toute sa puissance qui est énorme, à la suppression morale et physique de l’objecteur quel qu’il soit, même réduit au silence (et je ne le suis pas entièrement). Cette crainte, cette horreur faudrait-il dire, tient à la nature profonde du régime qui achève de se créer.

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Victor, son fils et sa compagne

Une évolution funeste s’est accomplie et se poursuit. Le socialisme peut être aussi riche d’aspects, plus même que le capitalisme. Le socialisme s’est affirmé en Russie sur le terrain à plusieurs égards, le moins préparé. Il a repris peu à peu une foule d’habitudes de la plus vieille Russie, il s’est laissé aller à continuer des traditions qui remontent à Ivan le Terrible. Témoignage de faiblesse. On est stupéfait, en étudiant l’histoire de Russie, d’y retrouver les moindres traits des mœurs du présent. C’est toujours le même traitement infligé à l’homme, la même intolérance mortelle, la même incapacité d’évoluer, la même horreur de la liberté, le même fanatisme gouvernemental et bureaucratique, le même arbitraire à tous les degrés de la hiérarchie sociale, la même coercition implacable et ténébreuse.

« C’est toujours le même traitement infligé à l’homme, la même intolérance mortelle, la même incapacité d’évoluer, la même horreur de la liberté. »

Depuis déjà de longues années, la révolution est entrée dans une phase de réaction. (De même qu’après Thermidor, la révolution française, tout en restant, par rapport à l’Europe de l’ancien régime, une puissance révolutionnaire, ce qu’elle sera encore sous Napoléon, entre dans une longue période de réaction à l’intérieur, sur son propre terrain.) Il ne faut pas se dissimuler que le socialisme a en lui-même des germes de réaction. Sur le terrain russe, ces germes ont donné une fleuraison.

À l’heure actuelle, nous sommes de plus en plus en présence d’un État totalitaire, catastrophique, absolu, grisé par sa puissance, pour lequel l’homme ne compte pas. Cette machine formidable repose sur une double assise : une sûreté générale toute puissante qui a repris les traditions des chancelleries secrètes de la fin du XVIIIe siècle (Anna Iohannovna) et un « ordre » – au sens clérical du mot – bureaucratique d’exécutants privilégiés. La concentration des pouvoirs économiques et politiques la plus complète, faisant que l’individu est tenu par le pain, le vêtement, le logement, le travail et mis totalement à la discrétion de la machine, permet à celle-ci de négliger l’homme et de tenir compte que des grands nombres, à la longue.

« Ce régime est en contradiction absolue avec tout ce qui a été dit, proclamé, voulu, pensé pendant la révolution proprement dite. »

Ce régime est en contradiction absolue avec tout ce qui a été dit, proclamé, voulu, pensé pendant la révolution proprement dite. Il suffit de rappeler les idées de Lénine sur l’État-Commune, grande démocratie ouvrière, démocratie dans les réalités et non dans les textes, que devait être le système des Soviets. Il se cristallise de plus en plus durement. Les changements accomplis depuis 1926 sont incroyables : tous dans le sens réactionnaire. On ne conçoit plus maintenant qu’un membre du parti se permette de poser, dans une réunion, une simple question politique. L’arrestation d’un vieux bolchevik était encore en 1929-30 un petit événement ; elle ne compte plus, elle reste secrète et c’est tout. L’établissement du système des passeports – tel qu’il ne fut jamais autrefois – signifie pour les quatre-vingt-quinze centièmes de la population du pays, le régime de l’interdiction de séjour dans les plus grandes villes ; pour des millions d’habitants actuels de celles-ci, la déportation avec tout ce qu’elle entraîne de risques et de souffrances ; pour tout le monde, très probablement, le rattachement légal au lieu du travail, c’est-à-dire l’abolition de l’une des dernières libertés individuelles, celle de se déplacer. Celui qui eut annoncé pareille chose il y a deux ans, eut été traité de fou. (Je veux espérer qu’on se heurtera, dans la pratique, à trop de difficultés, à des réactions moléculaires inattendues de la part des masses et que le régime des passeports ne pourra pas s’implanter.)

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Victor Serge et son fils Vlady

Et le mensonge que l’on respire comme l’air ! Toute la presse proclamait, il y a quelques jours, que l’exécution du plan quinquennal aboutissait à une augmentation des salaires de 68 % et à la sécurité de l’ouvrier : pas de chômage. Or, le rouble a baissé environ trente fois pendant que se produisait cette hausse des salaires minimaux ; et, dans ces jours mêmes, il n’était question que de licenciements de personnel ; des luttes d’une âpreté innommable se déroulaient autour des cartes de pain, l’insécurité matérielle et morale du travailleur atteignait un point culminant. Ainsi sans cesse, ainsi de tout.

« Quand, de façon ou d’autre, des hommes nouveaux, inconnus d’aujourd’hui, mettront la main sur les leviers de commande de cet État totalitaire, où ira-t-il, que fera-t-il ? »

Il a fallu, pour arriver à ces résultats, outre de bien grandes difficultés en quelque sorte naturelles – l’isolement de la révolution, l’état arriéré du pays – une longue série de fautes grossières qui eussent été faciles à éviter, semble-t-il, si le régime bureaucratique n’avait exercé sans cesse, sur lui-même, la plus obstinée des sélections à rebours, paralysé toutes les initiatives et les intelligences et, finalement, dressé presque tout le monde contre lui : tous ceux qui n’en profitent pas directement. La mécanisation de toute l’activité sociale et l’extrême concentration du pouvoir en présence d’une population profondément aigrie et désenchantée, dont la masse immense s’adapte passivement et se débrouille sans illusions, accroissent, au plus haut degré, l’importance de quelques hommes qui exercent en fait une dictature sans contrôle, et sans même pouvoir connaître une opinion publique. Ces quelques hommes sont encore de vieux socialistes convaincus, de la génération formée avant 1917. Ils peuvent être prodigieusement incapables, accoutumés à se fier surtout aux aux méthodes de force ; leur bonne foi communiste n’est pas en question et c’est actuellement la seule et bien fragile garantie de la « ligne générale » suivie par la grande machine qu’ils dirigent.

Mais ils ne sont pas perpétuels. Le régime ne permet pas la formation d’équipes de rechange ; il porte inévitablement au pouvoir des adaptés de seconde zone, n’offrant aucune garantie de révolutionnarisme ou de conviction socialiste. Quand, de façon ou d’autre, des hommes nouveaux, inconnus d’aujourd’hui, mettront la main sur les leviers de commande de cet État totalitaire, où ira-t-il, que fera-t-il ? Ce sont là de terribles points d’interrogation inéluctables.

En haut comme en bas, une redoutable puissance de réaction s’accumule. Quels types foisonnent en bas ? Aucun courage civique n’est toléré, aucun désintéressement n’est possible dans une lutte pour la vie d’une telle âpreté (on s’entr’égorge à coups de délations pour une chambre, pour une carte de pain ; on se bat pour une place en tramway), aucune opinion publique n’entretient un esprit de moralité collective. Les mots écrits sur les écriteaux font sourire presque tout le monde et bafouent ceux qui voudraient les prendre au sérieux. L’égoïsme se camoufle au goût du moment et se répète servilement des phrases sur l’émulation socialiste.

« L’égoïsme se camoufle au goût du moment et se répète servilement des phrases sur l’émulation socialiste. »

Il y a bien une catégorie de croyants, les mêmes que partout : intéressés les uns, jeunes et sincères de jeunesse les autres. Tout jeune homme sain appartient quelques années à la « génération enthousiaste » et s’en va… Les belles qualités des sincères sont gâtées par leur suffisance, leur ignorance du monde extérieur à l’URSS, méprisé en bloc, leur étroitesse de pensée qui correspond à la bigoterie des passifs et des profiteurs. Il y a encore toute une nombreuse jeunesse en voie d’américanisation, prise du goût des choses concrètes, avide de travailler et de jouir, sceptique sur les idées, égoïste et dure mais capable d’actions de masses, car, joignant à un individualisme vigoureux assez primitif le mépris de l’individuel. Ceux-là diront leur mot à l’avenir.

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Photo de M. Mitskevich, 1934

Pas un mot dans tout ce que j’écris que je ne puisse étayer, illustrer, démontrer, hélas ! Quand on en est là et qu’on lit, ayant dans les yeux, l’esprit, la peau la sensation de cette réalité, des proses de voyageurs ou des déclarations d’occidentaux bien intentionnés, mais absolument incapables de pénétrer les choses, on éprouve ce que devaient éprouver les soldats des tranchées à lire les copies des journalistes de l’arrière. La réaction au sein de la révolution met tout en question, compromet l’avenir, les principes, le beau passé même de la révolution, fait naître pour elle un danger intérieur beaucoup plus réel à l’heure présente que les dangers extérieurs dont on parle – précisément parfois pour ignorer les premiers. Une révolution socialiste aussi malade à l’intérieur trouvera-t-elle, le jour où elle en aura besoin, un nombre suffisant de défenseurs et d’imitateurs au dehors ? La question est vidée. C’est sans doute de ce mal que vient, dans une large mesure, l’extrême faiblesse (et la division) du prolétariat dans la crise mondiale.

« Le socialisme ne vaincra ici et ailleurs, ne s’imposera que s’il se montre supérieur au capitalisme dans l’organisation de la vie sociale. »

En définitive, ma conviction est que le socialisme ne vaincra ici et ailleurs, ne s’imposera que s’il se montre supérieur au capitalisme, et non dans la fabrication des tanks, mais dans l’organisation de la vie sociale ; s’il offre à l’homme une condition meilleure que le capitalisme ; plus de bien être matériel, plus de justice, plus de liberté, une dignité plus haute. Le devoir est de l’y aider ; le devoir est donc de combattre les maux qui le gangrènent. Le devoir est double : défense extérieure et défense intérieure. Cette dernière devient de beaucoup la plus importante. Et ceux qui ferment les yeux sur le mal se font ses complices par ignorance, aveuglement, pusillanimité ou intérêt.

Les opposants préconisent une réforme ; ils ont évidemment raison, mais elle est impossible et ne pourra se réaliser qu’avec le temps – de longues années – au prix de luttes longues et pénibles. Et rien n’est moins certain que sa réussite. Tout est mis en question. Je me suis bien écarté de moi-même. Rien de ce qui précède n’est à publier, sauf au cas où je viendrais à disparaître. Je voudrais qu’alors ma voix fût entendue de quelques-uns au moins. Ce n’est qu’une explication entre nous – mise au point de vues personnelles.

« Je crois qu’il faut, pour cela, tout revoir en commençant par instituer, entre camarades des tendances les plus diverses, une collaboration réellement fraternelle dans la discussion et dans l’action. »

La plupart des considérations qui précèdent ne sont pas en rapport avec la crise actuelle de l’URSS (disette, effondrement du rouble, mesures draconiennes tendant à imposer le travail quand on ne veut pas le salarier de façon à permettre au travailleur de vivre) qui doit avoir une fin : assez prompte et facile si l’on donne un coup de barre à droite, ce qui ferait naître par ailleurs bien des dangers politiques ; beaucoup plus lente si l’on persévère dans la voie adoptée, qui est celle de l’étatisation à outrance et des mesures de contrainte. Il faudra, en ce cas, des années pour revenir au pauvre standard de vie de 1925 qui paraît aujourd’hui – à tout le monde – paradisiaque. Les difficultés actuelles me paraissent moins graves, en dépit de leur horreur réelle, que le caractère du système les a fait naître et qui arrive à réaliser pratiquement le contre-pied de toutes les promesse de la révolution.

Je me suis retiré, par la force des choses, de toute activité politique directe. Ma position de retraite de non-consentant est la suivante. Voici, en d’autres termes, ce que j’affirmerai tranquillement ici et ce que je veux qu’on sache si cela me vaut quelque persécution. Je ne vois aucune erreur marquante dans les idées que j’ai soutenues en 1923-28 au sein du Parti. Je n’ai rien à rétracter de tout ce que j’ai écrit depuis. Coupé du mouvement ouvrier et communiste d’Occident, n’ayant lu aucun ouvrage ou document politique publié à l’étranger depuis plus de cinq ans (sauf des fragments, et bien rarement), je ne puis me solidariser plus étroitement avec aucun groupe. Je sympathise avec tous ceux qui vont contre le courant, cherchent à sauver les idées, les principes, l’esprit de la révolution d’Octobre. Je crois qu’il faut, pour cela, tout revoir en commençant par instituer, entre camarades des tendances les plus diverses, une collaboration réellement fraternelle dans la discussion et dans l’action.

Staline, par F. Chourpine

Sur trois points essentiels, supérieurs à toutes les considérations de tactique, je reste et resterai quoiqu’il puisse m’en coûter, un objecteur, un non-consentant avoué, net, et qui ne se taira que contraint.

I. – Défense de l’homme, respect de l’homme. Il faut lui rendre des droits, une sécurité, une valeur. Sans cela pas de socialisme. Sans cela tout est faux, raté, vicié. L’homme, quel qu’il soit, fût-ce le dernier des hommes, « Ennemi de classe », fils ou petit-fils de grand bourgeois, je m’en moque. Il ne faut jamais oublier qu’un être humain est un être humain. Ça s’oublie tous les jours, sous mes yeux, partout c’est la chose la plus révoltante et la plus antisocialiste qui soit.

« L’homme, quel qu’il soit, fût-ce le dernier des hommes, « Ennemi de classe », fils ou petit-fils de grand bourgeois, je m’en moque. Il ne faut jamais oublier qu’un être humain est un être humain. »

Et, à ce propos, sans vouloir rayer une ligne de ce que j’ai écrit sur la nécessité de la terreur dans les révolutions en danger de mort, je dois dire que je tiens pour une abomination inqualifiable, réactionnaire, écœurante et démoralisante, l’usage continu de la peine de mort par une justice administrative et secrète. (En temps de paix ! dans un État plus puissant que nul autre !)

Mon point de vue est celui de Dzerjinski au début des années 1920, quand la guerre civile paraissant terminée, il proposa aussitôt – et obtint sans peine de Lénine – la suppression de la peine de mort politique (elle fut rétablie peu après à la suite de l’agression polonaise). C’est aussi celui des communistes qui proposèrent pendant des années de réduire les fonctions des Commissions extraordinaires (Tchéka ou Guépéou) à l’enquête. Le prix de la vie humaine est tombé si bas, et c’est si tragique, que toute peine de mort est à condamner dans ce régime.

Abominable également, et injustifiable, la répression par l’exil, la déportation, la prison quasi-perpétuelle, de toute dissidence dans le mouvement ouvrier – c’est-à-dire l’application, contre les travailleurs, de mesures exceptionnelles édictées dans le feu de la guerre civile contre les ennemis de la Révolution.

« Je tiens la vérité pour une condition de santé matérielle et morale. Qui parle de vérité parle de sincérité. »

II. – Défense de la vérité. L’homme et les masses y ont droit. Je ne consens ni au tripatouillage de la littérature, ni à la suppression de toute information sérieuse dans la presse (réduite à un rôle d’agitation). Je tiens la vérité pour une condition de santé matérielle et morale. Qui parle de vérité parle de sincérité. Droit de l’homme à l’une et à l’autre.

III. – Défense de la pensée. Aucune recherche intellectuelle, dans aucun domaine, n’est permise. Tout se réduit à une casuistique nourrie de citations. Il a fallu, l’an dernier, que Staline s’en mêlât et fît écrire dans la Pravda qu’on a tort de vouloir imposer à la gynécologie les formules marxistes. La peur intéressée de l’hérésie aboutit au dogmatisme bigot le plus paralysant. Je tiens que le socialisme ne peut grandir dans l’ordre intellectuel que par l’émulation, la recherche, la lutte des idées ; qu’il n’a pas à craindre l’erreur, toujours réparée, avec le temps, par la vie même, mais la stagnation et la réaction ; que le respect de l’homme sous-entend pour l’homme le droit de tout connaître et la liberté de penser. Ce n’est pas contre la liberté de penser, contre l’homme que le socialisme peut triompher, mais au contraire par la liberté de penser, en améliorant la condition de l’homme.

Et je ne fais pas ici une apologie du libéralisme ; je rappelle seulement ce qui est consacré par la constitution soviétique, ce qui a été reconnu et proclamé par tous les socialistes, y compris ceux qui font exactement le contraire de ce qu’ils disent.

« Je tiendrai en tout cas, et si ça tourne mal, j’aurai fait mon possible, tenu de mon mieux jusqu’au bout. Ce n’est certainement pas inutile. À vous de cœur. »

Chers amis, je finis. J’ai écrit ceci à la hâte, par bribes, dans les conditions les plus mauvaises. À peine si je puis, tout aussi hâtivement, me relire. Je bâcle. Faites-moi absolument comprendre que vous avez reçu et lu. À titre d’accusé de réception, envoyez… Essayons peut-être de reprendre certains points par lettre. Si vous me désapprouvez sur certains points, tâchez de me le laisser entendre, faites-moi vos objections dans la mesure du possible. Bien pauvre même !

Ma correspondance est extrêmement précaire. Avec l’Espagne, elle vient de cesser il y a trois mois, complètement. Le cabinet noir a visiblement décidé de couper. Il coupe. Il peut tout. Je souligne qu’aussi malmenée qu’elle soit, la correspondance a pour moi, pour nous, un intérêt vital ; ne laissez pas couper ce fil.

J’espère vous revoir bientôt. Je ne perdrai pas cet espoir. Je continuerai à lutter comme je pourrai. Je tiendrai en tout cas, et si ça tourne mal, j’aurai fait mon possible, tenu de mon mieux jusqu’au bout. Ce n’est certainement pas inutile. À vous de cœur.

Moscou, 1er février 1933.

V.S.

Ballast
Ballast
ballast-redaction@orange.fr

Collectif de création politique — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

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