Mexique : sur les pas de Frida Kahlo


Comme toujours, l’icône voile la personne. Frida Kahlo décore désormais des sacs à main, inspire des couturiers et colore des tasses à thé : triste sort. Revendiquée par toutes les causes possibles et imaginables, chacun voit « Frida » (un prénom, comme toujours lorsqu’il s’agit de parler d’une femme) à sa porte. Nous n’en ferons pas le portrait mais sommes partis au Mexique pour tenter de retrouver un peu de la peintre, de sa vie et de ses toiles, de Mexico à l’isthme de Tehuantepec, dans l’État de Oaxaca, là où les femmes revêtent encore les tenues que Kahlo donnait à découvrir dans ses peintures. « Je ne peux plus supporter ces maudits intellectuels de mes deux. C’est vraiment au-dessus de mes forces. Je préférerais m’assoir par terre pour vendre des tortillas sur le marché de Tolúca plutôt que de devoir m’associer à ces putains d’artistes parisiens », jurait-elle : prenons-la au mot et préférons, pour évoquer son souvenir, les ruelles de son pays natal aux galeries de nos musées. ☰ Par Maya Mihindou


vignettefridÉtrange raillerie de l’Histoire : Diego Rivera traverse sa mort à l’ombre de celle de sa femme, Frida Kahlo, la peintre des « petits tableaux », quand le muraliste rayonnait de par le monde de son vivant. C’est un destin qui, dans les années 1930, eût été imprévisible pour ce morceau d’homme de deux mètres et d’une bonne centaine de kilos, formé à l’école européenne de la peinture et collègue de Modigliani, Klee et Picasso. Au Mexique, avec les peintres Orozco et Siqueiros, Rivera fut un chantre de l’art révolutionnaire, pour avoir peint, sans relâche, des fresques sur des kilomètres de murs — révélant ainsi au peuple qu’il chérissait les artères oubliées du passé et des luttes mexicaines. Le Mexique, le voici, le liant principal de notre duo indocile : pays qui vient d’entrer dans le siècle en lui offrant sa première grande insurrection sociale, portée par les figures désormais bien connues de Zapata, Madero et Pancho Villa… Un Mexique qui, dès 1910, s’époumonait à vouloir respirer un air neuf en remettant les terres et l’histoire des Indiens au cœur de son imaginaire. L’idée fut belle, mais le temps a le don de dénaturer les plus nobles espoirs : le pays fut assommé par les luttes intestines. « Ce sont les muralistes qui ont généré cet amalgame de culture. Pourquoi les muralistes ? Parce qu’il y avait 80 % de la population qui ne savait pas lire ni écrire au Mexique, parce qu’il n’y avait aucun accès à l’école pour la plupart des gens… Peindre l’histoire du peuple, dehors, c’était rendre à ceux qui ne savaient pas lire une identité, mais c’était une identité qui s’inventait en même temps qu’elle se découvrait au début du XXe siècle », nous confia Pédro Diego Alvarado, le petit-fils de Rivera.

« Il entraîna dans sa ronde la jeune Frida, métisse allemande par son père, qui prétendait être née l’année de la Révolution — un mètre cinquante à peine, de vingt ans sa cadette. »

C’est en 1928 que Diego Rivera et Frida Kahlo se rencontrèrent, dans une effervescence politique et intellectuelle encore imprégnée des idéaux révolutionnaires et du désir de se délier des tentacules artistiques et culturelles de l’Europe — l’influence principale, jusqu’alors, de la nation. Diego, l’ambassadeur du mouvement muraliste et de la mexicanidad, connu internationalement pour son verbe tonitruant, ses parjures au Parti et son pistolet en poche, toujours prêt à débattre ; Diego, qui hissa l’art précolombien et l’Indienne zapotèque au rang de patrimoine et d’œuvre d’art, qui dessina, intarissable, la lutte des classes dans la mémoire métissée du Mexique. Celui que l’on qualifiait d’ogre fut tour à tour mentor, président du Parti communiste local (non sans quelques coups d’éclat) puis trotskyste de confort. Il entraîna dans sa ronde la jeune Frida, métisse allemande par son père, qui prétendait être née l’année de la Révolution — un mètre cinquante à peine, de vingt ans sa cadette.

Déjà frondeuse et grande gueule, elle était venue à lui déterminée et prête à suivre les pas du peintre qu’elle admirait. Une Frida tour à tour pitre et pirate, boitant depuis l’enfance, osant le pantalon pour mieux planquer des os malingres. Des mois de convalescence avaient achevé en elle toute ingénuité mais affirmé un fort esprit de dérision. Elle s’était mise à peindre. Diego figea Frida sur l’une de ses fresques, chemise rouge et fusil en main. Ils s’aimèrent. Et la liberté qu’arrachait constamment ce mari hors-norme força son audace et renforça une vie d’épreuves et de solitude — elle poussa toujours plus loin la provocation et ses propres limites. À l’intérieur d’une urne ayant la forme d’un crapaud, à Coyoacán, les cendres de la peintre reposent à présent dans la maison bleue qui l’a vue naître. À Mexico, certains osent dire, encore, que Frida Kahlo ne serait qu’une autre création de Diego Rivera : on aurait tort de ne pas la laisser sortir du ventre de son époux.

Frida Kahlo de Coyoacán des coyotes

Art & Révolution. Révolution & Art… On se souvient du manifeste « Pour un art révolutionnaire indépendant », paru en 1938 : signé par André Breton et Diego Rivera, mais composé aux côtés de Trotsky lors de leurs réunions dans la maison familiale des Kahlo. L’art, avançait le texte, devrait viser la « reconstruction complète et radicale de la société » tout en « se rassembl[ant] pour la lutte contre les persécutions réactionnaires ». Durant toutes ces années, Frida Kahlo n’avait cessé de peindre, élaborant au fil de ses toiles son propre alphabet visuel, puisant spontanément dans l’iconographie populaire (notamment dans la tradition des ex-voto) autant que dans cet inconscient tant prisé par le surréalisme européen (mouvement qu’elle regarda toutefois avec scepticisme), tordant les représentations des religions abrahamiques. Frida Kahlo fit une célébration de ses différents masques, des langages multiples qui forment la perception humaine. À sa mesure, elle fut solidaire d’un pays en pleine prise de conscience de l’histoire des vaincus. « Je n’ai jamais peint de rêves. Je peins ma réalité. »

« Il n’y a que des hommes pour s’imaginer investis du droit d’élire et de proclamer les génies. On imagine mal monde moins machiste que celui-là. »

Il n’y a que des hommes pour s’imaginer investis du droit d’élire et de proclamer les génies. On imagine mal monde moins machiste que celui-là. Frida Kahlo jeta ses peintures dans le siècle et martela : tous les motifs de la grande Histoire ne sont qu’une version dupliquée, à large échelle, de la guerre intérieure qui entaille l’homme solitaire. Handicapée et souvent alitée, elle peignit, souvent, avec un miroir au-dessus de son lit et fit de son reflet un théâtre. Le sang qu’elle versa dans ses toiles n’avait rien du romantisme ni de la grandiloquence guerrière propre à l’époque : il était celui des femmes, souvent indiennes, celui des menstruations, des blessures et des fœtus avortés. Les féministes des années 1970 – songeons par exemple à Gloria Orenstein, dans un article du Feminist Art Journal – ne manquèrent pas de voir en elle une artiste d’avant-garde : sa peinture sortait les femmes du regard idéalisé par des générations de peintres, passant outre les tabous associés au corps féminin.

À dix-sept ans, Frida est une jeune fille indépendante et déjà très théâtrale. Elle boîte depuis l’enfance. Le regard des autres lui importe. Son père photographe, dont elle a suivi le travail, lui a donné le goût du portrait et de l’autoportrait. Elle n’hésite pas à s’habiller en homme, jouant de l’ambiguïté bien connue de son visage. À la Preparatoria de Mexico, elle vit une aventure avec la bibliothécaire de son établissement. Elle est membre de l’élite intellectuelle et philosophique de son école (les cachuchas) lorsqu’elle est arrachée à cette effervescence collective : l’accident de tramway qui la mutile à de multiples endroits, en 1925, la contraint à rester couchée toute l’année suivante, en proie à des opérations et des expériences sur sa colonne vertébrale, qu’elle subira tout au long de sa vie. Une année charnière au cours de laquelle elle doit affronter sa carcasse entre les quatre murs de sa chambre ; ses camarades et son fiancé s’éloignent. Réclusion douloureuse. Trop lucide pour son âge, il lui est impossible de partager l’amas de douleurs et d’angoisses qui écrasent les journées de cette année à l’horizontal.

Le drame n’eut pas raison de son énergie : la voici qui entame, seule, une conversation picturale. Elle se lance dans le portrait, dessine ce qui l’entoure. La solitude lui offre d’autres couleurs et d’autres questionnements, qu’elle partage dans ses nombreuses correspondances, et qui trouveront des réponses, plus tard, dans la rencontre artistique et politique avec Diego Rivera. Pendant ce temps, à l’extérieur de sa chambre, on compte encore les morts de la Révolution. À Mexico, nous demandons à un dramaturge mexicain, Guillermo Leon, les raisons pour lesquelles Kahlo a aujourd’hui pris le pas sur Rivera : « Frida parle de l’âme de l’être humain. Diego a tué pas mal de choses pour se soumettre au social, c’est un peintre idéologique. L’histoire de la peinture murale, c’est un mécanisme idéologique payé par le gouvernement, et il a peint une planète qui n’existe plus. La croyance au Progrès et au socialisme, ce n’est plus ça. Mais Frida a parlé des contradictions de l’être humain, des passions de l’être humain, c’est une peinture plus habitée. »

Son corps lui prouvant maintes fois les limites de ses désirs (être médecin, puis plus tard, être mère), il devient l’allégorie des blessures de tous.« L’oubli des mots fera naître le juste langage pour comprendre le regard de mes yeux clos… » Parfois loin de son pays, et seule au milieu des gratte-ciels de l’Amérique du Nord, elle peindra encore. Ses tableaux deviennent l’espace dans lequel elle se recentre, tout en ne pouvant s’empêcher d’avoir besoin du regard constant des autres et des projecteurs. Ses correspondances, crues et fleuries, montrent d’elle une dimension inexistante dans ses tableaux, comme en témoigne, parmi tant d’autres, cette lettre envoyée de San Francisco, en 1931 : « Diego a donné une conférence dans un club de vieilles, devant un parterre de 400 épouvantails qui devaient avoir dans les deux cents ans, avec le cou bien ficelé parce qu’il pendouille en forme de vagues ; bref, une bande de vieilles hideuses mais toutes très aimables ; elles me regardaient comme une bête rare vu que j’étais la seule jeune. Du coup, elles m’ont trouvée tellement sympathique qu’elles m’ont tenu le crachoir, c’est le cas de le dire : elles postillonnent presque toutes quand elles parlent, comme M. Campos. Et puis si tu avais vu leurs dentiers qui se débinaient dans tous les sens. Bref, un paquet d’iguanodons ancestraux à vous faire passer le hoquet. » Loin de se laisser abattre, elle noue dans l’ombre de Diego Rivera – qu’elle aime d’un amour sans borne – des relations fortes avec d’autres hommes et d’autres femmes, au Mexique comme aux États-Unis (rappelons que son mari, polygame mais jaloux devant l’éternel, considérait le mariage comme une institution foncièrement bourgeoise).

La Malinche

Faire face, pour la première fois, à un autoportrait de Frida Kahlo suscite souvent une sorte de malaise : on croirait voir un masque plus qu’un visage… Traits androgynes, défauts exagérés et magnifiés ; le regard qui nous toise est dur ou dépressif : il lutte. Difficile de rester indifférent. La mort plane tout autour d’elle, à l’intérieur des buissons dans lesquels elle s’enferme et dont les racines la traversent, laissant organes et chairs à découvert. La vie est dans ce foisonnement végétal et animal. En demandant à un chauffeur de taxi de Mexico ce que lui évoquait Kahlo, l’homme nous répondit avec fierté qu’elle était une ambassadrice nationale ayant souffert sa vie durant tout en portant son pays par-delà ses frontières. Même question posée à un artiste croisé dans une rue de Coyoacán, couvert de tatouages : il s’agaça aussitôt, rétorquant que les artistes mexicains étouffaient sous l’aura du couple Kahlo-Rivera et que l’on s’égosillait d’éloges pour une artiste alcoolique qui avait été trompée et écrasée trop de fois par un mari volage et carriériste.

« La jeune esclave du XVIe siècle, violée par la colonisation espagnole, est aujourd’hui considérée comme la mère des Mexicains pour avoir mis au monde, avec Cortès, le premier enfant métis. »

Ces deux points de vue ramassés dans la rue pourraient faire penser à la figure populaire de La Malinche, et à sa charge symbolique contradictoire : la jeune esclave du XVIe siècle, violée par la colonisation espagnole, est aujourd’hui considérée comme la mère de tous les Mexicains pour avoir mis au monde, avec Hernan Cortès, le premier enfant métis. Mais elle endosse aussi l’habit de la traîtresse par son alliance avec le colon qui se servit d’elle comme interprète. La femme mexicaine porte, un jour ou l’autre, ce poids de La Malinche. Une figure présente en miettes dans l’œuvre de Kahlo. « La Conquête du continent américain par les Européens, rapporta Le Clézio dans son essai Le rêve mexicain, est sans doute le seul exemple d’une culture submergeant totalement les peuples vaincus, jusqu’à la substitution complète de leur pensée, de leurs croyances, de leur âme. » « 
Hijo de la Malinche ! » est la pire des insultes au Mexique. À la fois fille malmenée par tous (par ses frères, par les marchands d’esclaves, puis par les colons), mère et prostituée, elle serait née en 1500 dans l’isthme de Tehuantepec, dans l’État de Oaxaca. Nous nous sommes rendus dans cette région du Mexique, à Juchitán. Une ville qui était chère à Frida Kahlo, et qui rassemble, encore aujourd’hui, quoique sous des formes plus modernes, les thèmes présents dans ses peintures : le fossé entre le monde des mots, de l’apparence, et celui des masques ; la place faite à la « matrice » paysanne indienne ; la sexualité sans corsets ; la violence patriarcale ; la méfiance de l’industrialisation américaine ; le trouble entre les genres féminins et masculins.

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La femme sauvage

Il arrive que l’on rattache aux mouvements féministes les femmes qui affirment intensément leur indépendance : ainsi de Frida Kahlo, qui, plus d’une fois, fut enrôlée sous la bannière de leur émancipation. Le ralliement demeure posthume : si l’artiste a subverti de nombreux interdits, le féminisme n’était pas le point central de son engagement. À ce propos, l’essayiste Julie Crenn explique : « L’artiste revendiquait la lutte des femmes au moyen d’une identification personnelle et multiple à des figures féminines légendaires issues de la culture mexicaine (populaire et religieuse). On ne peut pas vraiment parler de féminisme à proprement dit en ce qui concerne Frida Kahlo, il s’agit plutôt d’une conscience précoce de la situation des femmes dans une société patriarcale et oppressante. »

« C’est aussi cette mémoire qui attrape le regard de qui se plonge dans un tableau de Frida Kahlo, dont le charisme contrastait avec un corps traître, déplaçant le sens des mots « force » et « faiblesse ». »

Ces figures à la « conscience précoce », réelles ou imaginaires, peuplent les mythes et les chants de nombreuses cultures dans le monde : des femmes puissantes, effrayantes, difficiles à dompter, des femmes perçues comme des sorcières, des infréquentables ou des hystériques. Dans le panthéon mexicain, il y a tout d’abord la déesse aztèque Tlazolteotl, de l’est du pays, dont le nom signifie « la mangeuse d’ immondices ». Associée à la terre et à la naissance, elle incarne aussi la luxure et l’accouchement. Elle est celle qui absorbe les pêchés des mourants. On croisera aussi la figure de la loba huesera, la louve qui fait trembler la terre de son chant, ramasse les os et tout « ce qui risque d’être perdu pour le monde ». Ou bien celle de la Llorona, la Médée d’Amérique qui erre en pleurant d’avoir tué ses enfants. Allant plus loin, la psychanalyste Clarissa Pinkola Estes, influencée par la pensée de Jung, parle de la « femme sauvage », qui, pour être complète et libre, doit se réconcilier avec son animus — c’est-à-dire la part masculine d’elle même.

Ces personnages symboliques posséderaient une sensibilité très intuitive et proche de la terre – substance prétendument inhérente au genre féminin… Il s’agit pourtant d’une spécificité liée à l’obligation sociale, pour les femmes, d’être reléguées entre les murs des foyers, là où ces histoires se déploient. Loin de la place publique, où les hommes organisent la « vie politique », il y eut, de génération en génération, une richesse de mots et de mythes nés puis transmis dans ces espaces genrés. C’est aussi cette mémoire qui attrape le regard de qui se plonge dans un tableau de Frida Kahlo, dont le charisme imposant contrastait avec un corps traître, déplaçant le sens des mots « force » et « faiblesse ». Portant leurs robes et leurs regards, elle aurait sûrement pris les rides des Indiennes de l’isthme de Tehuantepec si elle n’était pas morte si jeune. Après son mariage, mue par la valorisation du patrimoine culturel mexicain, alors en vogue dans la gauche radicale du pays, elle devint une ambassadrice remarquée de l’artisanat indien. Des tenues qui lui permirent du reste, plus officieusement, de cacher ses corsets orthopédiques et, plus tard, la jambe qu’on dut lui enlever (ainsi que quelques bouteilles de cognac…).


Les robes indiennes qu’elle représentait dans ses peintures faisaient partie de son langage symbolique, au même titre que la végétation et les animaux qui peuplaient sa maison bleue. Dans certaines, elle se peint arborant le huipil populaire de l’isthme pour mieux s’opposer à la modernité industrielle. Dans Les Deux Frida, le sang d’un cœur ouvert coule sur la robe de mariage d’une Frida au regard triste, tandis qu’un autre, entier, trône sur la robe traditionnelle de Juchitán, la tehuana, portée par une autre Frida aux yeux de fer. Nous l’avons dit : tous les chemins de Kahlo y mènent, là-bas, à Juchitán, bourgade d’irréductibles rétifs à l’ère capitaliste, célèbres pour une matrilinéaralité rare que rien ne fit trembler. Le Mexique de Vasconcelos, de Rivera, de Tina Modotti, de Maria Izquierdo, de Orozco, de Siqueiros et de Kahlo, ce Mexique qui voulait inverser quatre siècles de colonisation européenne, n’a aujourd’hui plus vraiment de sens. Sauf, peut-être, dans l’isthme de Tehuantepec…

Juchitán de Zaragoza

« À Juchitán, les hommes ne savent plus où se mettre sinon dans les femmes, les enfants se pendent à leurs seins, les iguanes regardent le monde du sommet de leur tête. À Juchitán, les arbres ont du cœur, les hommes ont la quéquette douce ou salée selon l’envie et les femmes sont fières d’être des femmes, parce qu’elles détiennent le salut entre leurs jambes et peuvent donner la mort à n’importe qui. « La petite mort », appelle-t-on l’acte amoureux. » Ce sont les mots d’Elena Poniatowska, écrivaine et journaliste mexicaine. Lorsque l’on pénètre dans cette ville de 80 000 habitants à 400 kilomètres au sud d’Oaxaca, le vocabulaire se raccourcit. Un matriarcat traditionnel sans femmes aux manettes des hautes administrations ; un féminisme qui prône la virginité des jeunes filles chrétiennes ; une homosexualité festive mais visible uniquement chez les hommes…La fierté prend ses marques au berceau : dans l’isthme, on parle le zapotèque, cette langue indienne vieille de deux mille ans qui a su tenir tête à l’espagnol. Le zapotèque est un idiome que l’on dit sans barrière. Les identités se confondent et embrouillent nos définitions. Déroutant, pour celui qui découvre le pays : les femmes y portent les mêmes robes qu’il y a un siècle. Certains, dans la capitale, les appellent les « femmes montagnes » du fait de leurs larges corps qu’épouse la forme triangulaire de la longue robe tehuana et du huipil, des parures aux motifs anciens portés par des regards solides et volontiers grivois. Leur coiffure est ornée de tresses, parfois agrémentées de fleurs. Dans le marché central de la ville, leurs voix semblent résonner par échos dans le torse des unes et des autres. Elena Poniatowska consigne, en préface du livre de Graciela Iturbide, Juchitán de las mujeres : « Ce sont des massives, des pontifiantes, dont la sueur coule sur tous le corps rendant leurs bras dangereusement glissants, des femmes dont la bouche est en parfait accord avec leur sexe, dont les yeux sont un double avertissement. » L’ambiance est plantée.

« Leur coiffure est ornée de tresses, parfois agrémentées de fleurs. Dans le marché central de la ville, leurs voix semblent résonner par échos dans le torse des unes et des autres. »

On se sent loin des affaires de féminicides qui remplissent tristement la presse de Ciudad Juarez, à la frontière des États-Unis. Il y a peu d’hommes sur la place publique, aux heures chaudes, dans cette région de Oaxaca : ils travaillent plus tôt dans la journée, comme pêcheurs et dans les domaines agricoles à l’entour, profitant de la fraîcheur du matin. Leurs mythes se nourrissent de la chasse aux iguanes et du sable mouillé. Celui qui débarque – et ce n’est jamais par hasard – sentira sans délai cette inversion des forces : le féminin l’emporte, dans le sacré comme dans le foyer. Dans ce pays en proie, dans des proportions démesurées, à la domination masculine, on serait tenté de croire que tout est monté à l’envers dans cette cité. La zone est désespérante pour les grosses entreprises qui veulent s’y installer : ici, à l’heure de protester comme à celle de se battre, tout le monde est présent. Les hommes de Juchitán restent toutefois discrets : ce sont leurs épouses qui gèrent l’économie entière dans leur poche et qui paient la note de la boisson. C’est exclusivement dans cette région du Mexique que la naissance des filles est célébrée et l’on n’hésite pas à laisser se déployer, voire même à nourrir, la féminité des jeunes garçons, plongés à la source dans l’univers des matriarches. Le troisième genre, qu’on appelle les « muxe », désigne les personnes de sexe masculin qui font le choix de vivre et de se vêtir comme les femmes, ou qui aiment simplement les hommes. Les homosexuels de sexe masculin font partie intégrante de la société de l’isthme – s’ensuivent, on l’imagine, de complexes répercussions sur les rapports sociaux.

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Ma robe est suspendue là-bas

Juchitán ne se lit pas avec les cartes du monde actuel, ses codes sont plus anciens et plus emmêlés. Les gens du coin s’accrochent à leur bord de mer : le droit à la propriété des Indiens est un problème depuis l’invasion cortésienne. Dans toute la région, depuis quelques années, les paysans se battent contre un mal incurable, illustrant l’absurdité du néolibéralisme mondialisé : la construction de parcs éoliens – les plus importants d’Amérique latine – par des entreprises privées sur les terres communales des Indiens. Celle-ci écorche l’environnement sans apporter de réels dédommagements aux autochtones et divise les communautés, générant des rapports de corruptions sans précédent. Les spéculations sur l’oxygène vont bon train et le droit de pourrir l’air s’achète en construisant des kilomètres d’éoliennes – l’objectif étant de générer de « l’énergie verte ». Une position convenable pour les signataires du protocole de Kyoto, prêts à spéculer sur leurs « bons carbone ».

« Leur coiffure est ornée de tresses, parfois agrémentées de fleurs. Dans le marché central de la ville, leurs voix semblent résonner par échos dans le torse des unes et des autres. »

C’est ici que l’on rattrape Frida Kahlo et Diego Rivera. Leurs œuvres respectives y font encore sens — dans d’autres proportions. On pense à ce tableau de Kahlo, très énigmatique, ayant pour titre Ma robe est suspendue là-bas : la robe d’une femme de Juchitán est suspendue à une corde à linge, comme perdue au milieu de l’immensité de New York. Dans la capitale de l’empire nord-américain peint par Kahlo, les monuments brûlent au loin, quatre années après le krach de 1929. Aujourd’hui, l’empire est loin d’avoir brûlé : les mégapoles du monde sont des répliques les unes des autres et un mur de 130 kilomètres sépare le Mexique des États-Unis. Les vieilles histoires sont enfouies bien loin de la périphérie des villes, là où tout ce qui s’oppose à leur emprise n’a pas encore été rendu exotique et touristique. « Aujourd’hui, nous dit encore le petit-fils de Diego Rivera, les Indiens vont à l’école et sont davantage cultivés, mais ils n’arrivent pas à être intégrés complètement à la société mexicaine. Dans la couche supérieure du pays, on ne croise pas des gens qui ont un nom indien et une origine indienne. Nous avons au Mexique une classe supérieure très éloignée de la population générale : ces gens dominent et ne sont jamais indiens, ils regardent davantage vers les États-Unis, sans être liés au vrai Mexique. On vit quand même cette dichotomie terrible entre la politique et la réalité mexicaine. Dans cette couche de gens qui sont au-dessus de tout, qui ont le pouvoir et l’argent, non, on regarde davantage vers la modernité, vers les États-unis, que vers le peuple. »

L’hymne local, La Llorona, est une lamentation que fredonna jusqu’à sa mort la chanteuse Chavella Vargas. On dit qu’elle était aussi l’amante de Frida Kahlo. C’est une chanson suave et ronde, au format des femmes de Juchitán. Le soleil haut, le cœur du marché de la ville ne cesse de pulser. Tout autour du flâneur, des femmes de tout âge commercent férocement et leurs enfants jouent dans leurs jambes. Elles trient, elles rangent, elles discutent, plient et déplient, éviscèrent, découpent viandes, fromages et tissus avec la même dextérité. Elles émiettent leurs gestes dans un vacarme qui pourrait être celui de tous les marchés du monde. Les étals proposent de la viande d’iguanes et des tamales frais du matin. À Juchitán, ça sent le maïs cuit comme partout ailleurs au Mexique. La robe juchitèque demeure. L’humain demeure l’humain, et ses blessures sont les mêmes : c’est pourquoi la peinture de Frida Kahlo continue de faire sens aujourd’hui : elle regarda très tôt droit dans le siècle. Ce XXe siècle qui fit autant de morts qu’il ne déplaça de populations partout sur la planète, remuant fortement les exilés, mélangeant les imaginaires, les solidarités, les désirs et les mythes.

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Toutes les photos sont de l’ouvrage de Graciela Iturbide, Juchitan de Las Mujeres 1979-1989.

Maya Mihindou
Maya Mihindou
mbai.mihindou@gmail.com

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