Cartouches (2)


« Lisant à bride abattue. Dans le métro. Dans la rue.
Au bistrot. Dans mon lit. Sur les bancs des squares, au milieu
des pigeons et des cris d’enfants, les soirs d’été ou le dimanche
après-midi. Et jusque dans les chiottes des usines qui m’employaient,
culottes baissées, accroupi au-dessus du trou. »
Louis Calaferte, Septentrion

L’Ouzbek muet – et autres histoires clandestines, de Luis Sepúlveda

cB1Tendresse de la politique. Trompeuse peut-être, parce que la violence guette. Et le Che meurt à la fin du volume. Mais des hommes croyaient encore qu’ils pouvaient changer le monde. Luis Sepúlveda le Chilien, militant dans les Jeunesses communistes et emprisonné deux ans sous Pinochet avant de pouvoir s’exiler, livre une série de neuf nouvelles qui racontent la jeunesse et la révolution, presque indémêlables. On se promène en Amérique du Sud et en URSS dans les années 1960. « Dans le pays de l’égalité, certains étaient plus égaux que d’autres » : Ramiro le Péruvien doit se contenter d’eau et d’éthanol à peine distillé à l’université Lumumba de Moscou tandis qu’à la Lomonossov, on boit de la bonne vodka et on reçoit des vêtements et des livres. Sepúlveda sourit, ne démontre rien, nous embarque sur une mobylette dans Santiago avec des copains qui aiment les tomates rouges, Hamlet et les bombes ; dans un train russe où un faux Ouzbek faussement muet fuit la faculté de géologie de Tachkent avec l’aide d’un pope ; dans une pension braquée pour atteindre l’armurerie du dessous, mais où les jeunes militants vont acheter du lait en poudre, un ensemble de tétines et deux bavoirs pour le bébé pris en otage le temps de l’opération ; à l’ambassade de Corée du Nord pour un cours de taekwondo qui finit mal. Sepúlveda sourit toujours, ne prouve rien, nous promène dans un monde plein de fantômes torturés, de voleurs au grand cœur et de jeunes gens paumés mais prêts à tout pour envoyer quelques millions d’escudos au « Campement des occupants sans-logis ». Il y a aussi un condor en fuite (la faute à Fidel et Allende, il finit en dindon), une montre automatique rapportée du Nicaragua jusqu’en Suède au fils de Camilo le boxeur, « mort à Juigalpa, soigné par deux vieilles paysannes ». Enfin, ce déserteur bolivien qui n’a pas sauvé le Che mais croit à la Pachamama. C’est drôle et puis c’est tragique. C’est dédié aux camarades perdus, « car, ensemble, nous avons partagé le beau rêve d’être jeune sans en demander la permission ». C’est un hymne à la politique quand elle croit encore qu’elle doit sauver la tendresse, sans renoncer à la liberté. [A.B.]

Éditions Métailié, 2015

La femme gelée, de Annie Ernaux

cb2Elle avait tout. Elle était une enfant désirée, aimée, attendue. Une enfant qui avait pu développer son imaginaire, laissée libre de vivre, libre d’apprendre, dont les parents avaient su accueillir l’impertinence et la nouveauté. Une petite fille élevée dans un flou relatif quant aux injonctions du genre, gardant les horizons de ses élans bien ouverts, et la possibilité de créer. Elle était engagée dans ses études, orientée vers le point de fuite du savoir, vers la littérature. Devenue jeune femme, elle avait tout pour trouver le principe de son existence en elle-même. Et pourtant. Et pourtant elle a été attrapée, rattrapée, dévorée. C’est insidieusement que l’ordre social s’introduit, que petit à petit il s’immisce, venant contaminer une liberté. Dans la douceur des après-midi entre copines, on parle de garçons, de garçons seulement ; ces êtres désirables polarisent notre énergie, médiatisent notre être. Et puis vient cet homme, qui nous plaît bien, et après tout pourquoi pas, puisque les autres font comme ça… On se marie. Spirale de la vie familiale. Force de l’institution. La pulsation n’est plus la nôtre. S’oublier au point de faire un enfant. Le temps nous échappe. Adieu le désir. Panne de sens ? Faire un nouvel enfant. Dans ce roman autobiographique, Annie Ernaux reconstitue a posteriori la ligne de son mouvement intérieur et débusque, avec un courage et une sensibilité immenses, les forces de rappel qui l’ont faite dévier vers une trajectoire sociale balisée et aliénante. L’authenticité radicale qui imprègne La Femme gelée brise bien des tabous sur le couple et la maternité et donne à ce livre une charge subversive susceptible de provoquer des déflagrations dans bien des vies de femmes. [J.C.]

Éditions Gallimard, 1981

Frantz Fanon, Portrait, de Alice Cherki

cb3Si Frantz Fanon est loin d’être une figure inconnue des milieux militants, force est de constater que sa pensée et ses travaux le sont beaucoup moins en dehors de ceux-ci. Nous proposons ici le livre d’Alice Cherki, psychiatre et psychanalyste, qui a notamment fait partie des compagnons de lutte de Fanon en Algérie. Cet essai, comme elle le nomme, dessine un portrait de Frantz Fanon qu’il apparaît précieux de suivre, en ce qu’il met sans doute en perspective les pensées de cet « enfant de l’actuel », tantôt méconnu, tantôt mal interprété. Les lecteurs des Damnés de la Terre trouveront peut-être ici un récit permettant de situer le contexte dans lequel ce livre a été écrit ; les néophytes auront quant à eux, souhaitons-le, la curiosité de s’intéresser à ses travaux sur la colonisation. Ces éléments de contexte qu’Alice Cherki nous livre, au détour de ce portrait, retracent aussi, en fond de tableau, l’état d’esprit des mouvements politiques et organisations de l’Algérie de la fin des années 1950. Cette lecture sera peut-être aussi l’occasion pour certains de se pencher sur les livres d’Alice Cherki sur la décolonisation, qui apparaissent en fin de cet ouvrage. « La situation coloniale et les rapports, ou plutôt les non-rapports, que celle-ci a engendré entre colonisateurs et colonisés […] ont politiquement pris fin. Mais les traces que cette situation a laissées, son héritage implicite et le rapport oppresseur/opprimé que la mise en lumière de cette situation a révélé restent sourdement présents. » [C.G.]

Éditions Seuil, 2000

La Misère du monde, de Pierre Bourdieu

cb41993 : c’est dans un contexte où l’on découvre la « fracture sociale » et une société éclatée, où l’exclusion se fait de plus en plus importante, que le sociologue Pierre Bourdieu et son équipe ont (après trois années d’enquête sur le terrain) donné la parole et laissé s’exprimer des souffrances. Il s’agit là de la petite misère, banale, à laquelle on ne prête guère attention au quotidien — mais que nous connaissons toutes et tous. Il n’est pas forcément question de pauvreté matérielle mais bien davantage d’une misère et d’une violence cachées : la manière dont les individus se heurtent, désarmés, à des structures économiques et sociales. Le livre, d’environ mille pages, est une succession de « nouvelles » et d’entretiens, très directs — qui peuvent se lire individuellement ou dans le désordre. Tout y passe : les quartiers populaires, le prolétariat, le sous-prolétariat, l’école, la paysannerie, le militant du Parti communiste comme celui du Front national… Au fil des pages, nous découvrons des personnages qui ont baissé les bras et d’autres qui se battent, des personnages qui ne comprennent pas leur situation ou n’en ont pas conscience… Le livre demeure d’une incontestable actualité. Il conserve jusqu’au bout sa cohérence : il traite d’un public large et s’avère aussi – un trait qui ne caractérise pas toute son œuvre… – accessible à un vaste lectorat. Le pari est donc réussi : laisser dire sa vérité par celui qui la vit, sans démagogie ; se mettre à sa disposition afin qu’il puisse s’exprimer et, surtout, se garder de le juger. Seulement tenter de comprendre. Une qualité trop rare chez nombre d’intellectuels, qui refusent trop volontiers d’admettre leur ignorance, boursouflés et coupés d’une population dont ils ignorent tout. Des histoires bien souvent tristes mais un ouvrage qui ne s’abandonne pas au pessimisme pour autant : Pierre Bourdieu l’écrit dans son post-scriptum : « Ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire. » [W.]

Éditions Seuil, 2007

Éloge du carburateur – Essai sur le sens et la valeur du travail, de Matthew B. Crawford

cb5Seulement deux roues et une bande d’asphalte. Ce sont sûrement ces deux éléments qui auront conduit ce brillant universitaire américain à abandonner son think tank à Washington, ses occupations professionnelles et son salaire plus que confortable afin de s’installer dans une ville esseulée de Virginie, décomposer sa vie, et s’investir dans un retour aux fondamentaux. Crawford développe dans son éloge du carburateur (organe moteur servant à la combustion interne), toute sa réflexion autour des arts mécaniques, de la valeur du travail n’obéissant à aucun des diktats consuméristes. Il prône une philosophie rigoureusement opposée aux plaidoyers de la réussite personnelle. Basée sur le sortir-de-soi et l’investigation morale : la moto comme passerelle intellectuelle entre la technologie et la réflexion philosophique. Là où la créativité, le sens et la valeur du travail dépassent obsession du contrôle et exigent une réflexion profonde sur la notion d’agir, la créativité est alors ce qui se passe quand les gens sont libérés des conventions. L’indépendance comme autoréalisation. « L’alternative à la révolution, que j’aimerais appeler la voie stoïque, est résolument de ce monde. Elle insiste sur la permanence et la viabilité locale de ce qu’il y a de meilleur chez l’être humain. Dans la pratique, elle revient à identifier les interstices au sein desquels la capacités d’agir des individus et leur amour du savoir peuvent être mis en oeuvre dès aujourd’hui, dans notre propre existence. » [A.R.-G.]

Éditions La Découverte, 2010

Victor Jara, un chant inachevé, de Joan Jara

cb6Santiago, 11 septembre 1973. 14 heures, précisément. Le président socialiste Allende vient de se donner la mort, une balle dans la tête avec l’AK-47 de son ami Fidel Castro. Les putschistes ont eu raison de la résistance de celui qui disait avoir « la meilleure muñeca* du Chili » et réduisent à néant les espoirs d’un pays et d’une gauche plurielle qui se voulait unificatrice. Le général Pinochet, appelé le « traître » par le leader socialiste quelques heures avant le coup fatal, régnera d’une main de fer sur le pays pendant seize années et les stigmates de sa dictature sanglante resteront à jamais gravés dans l’esprit des Chiliens. En parallèle se joue l’avenir d’un artiste populaire non moins fameux. Son nom : Victor Jara ; son arme : une guitare. À quarante ans, le chanteur se retrouve embarqué avec de nombreux autres militants dans le Stade national et subit la torture d’un officier que l’on surnomme « Le prince ». On retrouvera son corps criblé de balles (44, en tout) dans un terrain vague. La fin est funeste ; la vie à la hauteur de l’homme. Ce livre écrit par Joan Jara, la femme du chanteur, retrace la vie de son compagnon, de son enfance jusqu’à sa fin tragique. Un parcours touchant dont elle décrit les moindres aspects, de la vie privée jusqu’à l’engagement politique, sans s’adonner jamais au misérabilisme ou aux larmes trop aisées. Après les mots du chanteur, ceux de sa femme pour rétablir sa mémoire et témoigner, de manière implacable, d’une époque ou les aspirations d’un homme et d’un peuple furent renversées par le fascisme (celui-là même qu’encensera, quelques années plus tard, une certaine Thatcher). [M.E.]

* La poigne, en allusion à sa capacité d’obtenir le consensus durant des moments compliqués.

Éditions Aden, 2007

Décoloniser l’esprit, de Ngugi Wa Thiong’o

cb7Il en faudra des livres, surgis du pétrole d’une époque qui s’embourbera certainement dans ses présages ; livres-moisissures poussant sur le dos des anciennes colonies aux politiques nationales mi-bourgeoises mi-despotes (n’étant, bien souvent, que le prolongement des logiques impérialistes). Mais les questions — essentielles — des vaincus de l’Histoire pourraient bien remuer en dehors de leurs terres : quelle serait donc l’utilité des écrivains et des intellectuels s’ils ne s’expriment pas dans la langue de ceux qu’ils prétendent représenter ? demande Ngugi wa Thiong’o. L’aliénation par la langue, donc, c’est ce qu’interroge l’écrivain kenyan dans cet essai, paru en 1986, et écrit comme un « adieu à la langue anglaise ». Interroger la chaîne de l’éducation, de la transmission, de la traduction d’une langue à l’autre. Et comment permettre la circulation d’idées neuves — politiques ou poétiques — d’un point de vue qui ne soit pas seulement celui des dominants. « Bouger le centre du monde », ne plus percevoir les langues africaines comme des barrières à la modernité : les idées rétrogrades circuleraient en « dialecte », les idées progressistes et dissidentes en anglais ou en français. Une perception ancienne : Wa Thiong’o rappelle ainsi le réflexe féroce des colons d’interdire les langues locales dans l’enceinte des écoles. « L’aliénation coloniale se met en place dès que la langue de la conceptualisation, de la pensée, de l’éducation scolaire, du développement intellectuel, se trouve dissociée de la langue (« sensible ») des échanges domestiques quotidiens ; elle revient à séparer l’esprit du corps. » La Bible, en Afrique, est disponible dans les langues les plus minoritaires et en nombre illimité. Un an de prison sans procès et un exil de vingt ans : ce fut la censure infligée à l’auteur d’inspiration marxiste par le jeune État indépendant kenyan pour avoir écrit et diffusé ses pièces de théâtre dans sa langue maternelle, le kikuyu. Une telle réaction a de quoi raidir : il accuse, depuis, les intellectuels africains de se complaire loin de la langue des peuples. Une pensée à Kateb Yacine qui, s’opposant à la suprématie de l’arabe classique, souhaita, plus tôt, faire de son théâtre populaire en langues dialectales un « théâtre qui sache frapper les tibias ». Mais l’Afrique concentre, à elle seule, 30 % des langues du monde — et 90 % d’entres elles seraient vouées à disparaître, hurlent les spécialistes. Un tel combat est-il vraiment possible ? [M.M.]

Éditions La Fabrique, 2011

Tigre en papier, de Olivier Rolin

cb11Olivier Rolin fut le chef de la branche armée (mais armée sans balles, insiste-t-il aujourd’hui) de la Gauche prolétarienne. C’était il y a quelques générations de cela. Un temps où les Nord-Américains sarclaient le peuple viêtnamien du haut de leurs B-52 ; où Allende, plus fier que fou, préféra en finir au AK-47 plutôt que d’avoir à se rendre ; où un commando palestinien donna de la voix, dans la nuit munichoise et le sang dont l’innocence était alors sujette à débat. En France, on vendait La Cause du peuple à la criée et un philosophe avait juré, d’un tonneau, que l’heure était venue de rassembler, de nouveau, le « peuple et [l]es intellectuels ». Rolin et les siens n’en doutaient pas : le vieux monde courait à sa fin et dans sa chute le Peuple allait crier victoire. Échec et désespoir. Tigre en papier, paru en 2002, est le livre de ce revers. Foirage sur toute la ligne d’un horizon qui ne daigna pas chanter comme il était prévu. Chinant dans ce « puits du temps », remontant les souvenirs à pleines mains, l’auteur, l’âme en demi-teinte, trace cette époque enfouie, les mots voilés, mélancoliques mais jamais aigres. Rolin crut en Mao et sa société sans classes : rêve dangereux. Le XXIe siècle s’avança plus modeste : il ne croit en rien. Cynique, concret, sonnant et trébuchant, paiement comptant, « réaliste » sous tout rapport. À choisir, la plume hésiterait presque… Mais l’écrivain n’est plus militant et le pied-à-terre n’est pas sans mérites : moins d’élans mais plus d’esprit. Rolin, c’est dit, n’attend plus la Révolution – les années aiment à estomper les majuscules et le souffle s’est fait court. Les nuits, alors, n’existaient pas (dormir était bourgeois) et les fils à papa se rêvaient maquisards, faute d’Occupation à combattre et de collabos à mettre au poteau. La tête farcie des grands noms d’hier et des toits crépitants de Moscou ou d’Espagne. Ils étaient naïfs et romantiques ; ils s’arrêtèrent avant que trop de sang ne coulât. « Nos croyances étaient en ruines, mais c’était des ruines très encombrantes, sur lesquelles rien n’avait repoussé, rien n’avait été reconstruit. » On croise, ici et là, la gueule de Guevara et l’exil de Rimbaud, l’œil de Victor Serge et Orwell réglant leur compte aux franquistes. Une fresque, une famille. « Ridicule et beau », songe Rolin. Qui, en plus de savoir raconter dans le plus grand désordre, n’a pas oublié d’écrire : cela fait une œuvre littéraire – et c’est chose rare. [E.C.]

Éditions Seuil, 2002

La nouvelle raison du monde, de Pierre Dardot et Christian Laval

cb8Depuis le milieu des années 1990, la critique du néolibéralisme à bien souvent supplanté celle du capitalisme. Dans la foulée du mouvement altermondialiste, ce sont, chaque année, de nombreux ouvrages, articles et essais qui lui sont consacrés. Plus malléable que celle de « capitalisme », elle rassemble désormais tant la gauche radicale que les nostalgiques d’un ordre passé et du capitalisme « old school ». En ce sens, l’ouvrage de Pierre Dardot et Christian Laval est précieux pour nous aider à définir précisément une notion bien souvent « fourre-tout » et souvent utilisée pour construire de fausses oppositions — comme celle, classique, entre État et marché. Sur ce point, pour les auteurs, l’avènement du néolibéralisme doit être considéré non seulement comme un simple projet économique, mais également comme un projet idéologique englobant l’ensemble des représentations sociales et du fonctionnement de nos institutions. En ce sens, l’ouvrage permet de dégager plus généralement ce qu’est cette « rationalité néolibérale » qui, comme ils nous le rappellent, « ne cherche pas tant le « recul » de l’État et l’élargissement des domaines de l’accumulation du capital que la transformation de l’action publique en faisant de l’État une sphère régie, elle aussi, par des règles de concurrence et soumise à des contraintes d’efficacité semblables à celles que connaissent les entreprises privées ». Le néolibéralisme a donc clairement transformé le rapport de l’État au marché mais non en faisant reculer l’État au profit de ce dernier, mais plutôt en transformant l’État afin d’en faire un outil visant à construire des marchés dits « efficients ». Dans ce cadre le débat n’est pas État ou marché, mais quel État ? Le livre de Dardot et Laval clarifie dès lors les enjeux ainsi que les origines intellectuelles d’un des termes les plus importants pour comprendre les cinquante dernières années. [D.Z.]

Éditions La Découverte, 2010

L’Europe sociale n’aura pas lieu, de François Denord et Antoine Schwartz

cb10Dans ce livre petit mais dense en informations, les auteurs lèvent toute confusion et déconstruisent la légende : non, le projet européen n’a pas été détourné des raisons originelles de sa construction ; il était déjà inscrit dès le départ en lui la volonté de créer un espace économique qui serait structurellement capitaliste, libéral et de fait non démocratique. Ainsi la situation économique et sociale des différentes zones de l’espace européen n’est que le résultat de l’évolution logique des principes économiques fondateurs de l’Union — largement promus par les États-Unis. François Denord et Antoine Schwartz nous expliquent comment, dès le départ, la profonde méfiance des « pères fondateurs » envers la démocratie les a amenés à prendre des mesures en totale contradiction avec cette dernière, mais pire, d’en verrouiller toute velléité de changement économique et donc sociale décisive. Dans cet ouvrage très référencé et riche en fameuses citations qui ne laissent aucun doute quant au projet que portaient Jean Monnet et Robert Schuman, nous comprenons pourquoi il est inutile de chercher à réformer un système vicié jusque dans ses fondations les plus profondes et pourquoi l’Europe sociale n’aura pas lieu. [S.K.]

Éditions Raison d’Agir, 2009

Agonistique — Penser politiquement le monde, de Chantal Mouffe

Le conflit n’avait plus droit de cité dans la pensée politique. De fait, l’héritage était trop lourd à porter. Les traditions qui pensaient les sociétés sous l’angle de la conflictualité ont été longtemps renvoyées à leur réalisation historique : d’un côté, le fascisme et ses camps de concentration, de l’autre, le marxisme et ses goulags. S’ensuivirent trois décennies que Chantal Mouffe nomme « ère post-politique » : les communautés humaines sont pleinement inclusives, la délibération rationnelle tend naturellement vers l’accord et les tumultes de l’histoire sont définitivement derrière nous ; « Terminus, tout le monde descend ». L’utopie libérale ne tint qu’un temps : les perdants de la mondialisation désignent du doigt un coupable – qu’il soit banquier ou immigré. Autrement dit, la politique est toujours affaire d’un « nous » affrontant un « eux ». Comment réarmer la gauche d’une théorie politique du conflit ? Poser que l’agon est une condition indépassable des sociétés humaines est un chemin de crête entre les solutions autoritaires – le conflit maintenu sous contrôle par en haut – et messianiques – une classe élue par l’Histoire pour réconcilier l’humanité avec elle-même. Chantal Mouffe propose dans Agonistique, penser politiquement le monde un condensé de ses plaidoyers pour une démocratie radicale. « Selon moi, la question fondamentale n’est pas de trouver la façon de parvenir à un consensus sans exclusion, puisque cela exigerait la construction d’un « Nous » auquel ne correspondrait aucun « Eux ». Cela est impossible puisque la condition même de la constitution d’un « nous » est sa démarcation d’un « eux ». Le problème crucial est donc de savoir comment établir cette distinction Nous/Eux, constitutive de la politique, d’une façon compatible avec la reconnaissance du pluralisme [démocratique]. » [A.G.]

Éditions des Beaux-Arts de Paris, 2014


REBONDS

Cartouches 1, juillet 2015


Photographie de couverture : August Sander

Ballast
Ballast
ballast-redaction@orange.fr

Collectif de création politique — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de