Cartouches (16)


Les économistes tournant en rond dans leur bocal, une aventure en mer, Joseph Kessel en Syrie, l’histoire du XXsiècle avec les lunettes de l’écologie, l’amour dans la guerre, des chats-bottés vengeurs, quand les régimes politiques tuent leur population, l’amitié d’un enfant et d’une mourante, une poète pour la nuit et comment dépoussiérer la philosophie : nos chroniques du mois de décembre.


La Déconnomie, de Jacques Généreux 

S’il n’y avait qu’un livre d’économie à lire cette année par tous les non-économistes las de ne rien comprendre à ce qu’on leur serine à longueur d’éditos mainstream (l’impérative austérité budgétaire, la fabuleuse mondialisation, There is no alternative, etc.), ce serait sans aucun doute celui-là. Parfaitement pédagogique, il présente aussi un immense mérite : pour la première fois, il pose la question qui nous traversait tous l’esprit sans que nous osions la nommer — comment est-il possible que l’on ait fait autant de conneries, et que l’on continue à foncer dans le mur sans en tirer les leçons ? Généreux nous offre donc plusieurs niveaux d’analyse : une déconstruction en règle, d’abord, des prétendus bienfaits du capitalisme actionnarial et de la théorie du ruissellement (le fameux « Dormez, braves gens, pendant qu’on s’enrichit, puisque vous en recueillerez bien quelques miettes ») ; une approche psychologique, ensuite, de la bêtise des gouvernants, des économistes, des enseignants des uns et des autres et, de manière plus générale, de toute une biosphère intellectuelle qui a fini par se convaincre de détenir la vérité quand elle avait seulement oublié la leçon keynésienne : à savoir qu’il n’y a pas d’économie sans demande, et pas de demande sans pouvoir d’achat, et pas de pouvoir d’achat sans redistribution. Dès lors, l’économiste fait œuvre de salubrité publique en nous rappelant que le principal problème n’est pas d’imaginer un autre système, mais d’avoir renoncé à imaginer quoi que ce soit d’autre que l’existant ! L’indigence de nos politiques économiques, « C’est la pensée d’un poisson rouge, qui ne songe évidemment pas aux marges de manœuvre qu’il gagnerait en changeant de bocal »… oubliant qu’il a fabriqué son propre bocal et s’est enfermé à l’intérieur. Bref, ce démontage de la pensée déconnomique au nom du bon sens et de l’intelligence économiques fait un bien fou et donne toutes les clefs pour comprendre ce qu’il reste à (dé)faire, dans un grand éclat de rire (jaune, bien sûr). [A.B]

Editions du Seuil, 2016

La Dernière manche, de Patrice Franceschi

Admettons que vous ayez le désir de retomber un peu en enfance, du moins dans ces zones heureuses de l’adolescence où l’on dévore Jules Verne et puis Joseph Kessel, une pincée de Robert Stevenson et une louche de Jack London. Admettons que vous ayez soif de grands espaces et de sentiments héroïques et fraternels. Le roman de Patrice Franceschi, l’aventurier aux mille vies, vient de ressortir en poche et vous comblera. On est en 1937, au cœur de l’Amazonie. Trois hommes un peu déglingués s’embarquent pour un voyage improbable à bord de la Vaya con Dios, un rafiot branlant qui manque leur exploser (littéralement) entre les mains. L’un est un aventurier russe bougon et increvable qui tente désespérément de donner un sens à sa vie, les deux autres sont traumatisés par de vieilles trahisons dont ils espèrent se racheter en allant au bout d’eux-mêmes. Alors qu’ils croyaient convoyer de l’or, ils s’aperçoivent que le bateau n’est que l’instrument d’un piège infernal. Dans un paysage somptueux et hostile, ils avancent doucement vers leur rédemption. L’atteindront-ils ? Il vous faudra lire pour le savoir. Et vous rappeler en lisant que Franceschi a intégralement imaginé cette histoire le temps d’une fiévreuse expédition à pied parmi des peuplades perdues. C’est en rentrant qu’il jette sur le papier ses personnages, reconstitue l’intrigue menée tambour battant, puis s’aperçoit qu’il a écrit le livre de l’honneur — celui qui raconte d’une certaine façon ce que signifie vivre, et mourir, pour quelque chose de plus grand que soi, sans que nul ne le sache, sans que nul ne nous y force – peut-être parce qu’il n’y a rien d’autre, rien de mieux, rien de plus grand à faire. Comme un prélude à cette « éthique du samouraï moderne » à laquelle il nous disait, dans une interview pour Ballast, travailler depuis plusieurs années. [A.B.]

Éditions Points, Aventure, 2016

En Syrie, de Joseph Kessel

Nous sommes en 1926. Joseph Kessel publie son premier reportage. Tandis qu’il avertit son lecteur de la difficulté de raconter un voyage, il se prête au jeu des images qu’il reconstitue avec ses mots. Dans cet ouvrage, Kessel s’interroge tout autant que nous aujourd’hui : « La Syrie ? que savons-nous d’elle ? Avouons-le sans faux orgueil : quelques réminiscences historiques sur les croisades, quelques pages célèbres, les beaux noms de Damas, de Palmyre, d’Euphrate, voilà tout notre bagage pour une grande et féconde contrée placée sous le mandat français. » Aujourd’hui, nous faisons face au même constat, à ceci près que nous n’avons qu’un mot à la bouche lorsque nous parlons de la Syrie : « guerre ». Sait-on juste qui se bat et pourquoi ? Peu de gens le savent, peu de médias audiovisuels à forte audience nous le disent. Joseph Kessel se posait la même question, il se sentait animé d’un devoir, celui d’informer, de raconter, de restituer les faits. La Syrie, berceau des civilisations, lieu de passage d’une richesse et d’une beauté sans frontière, fut le sol fécond de nombreuses croyances. C’est pourquoi il est aujourd’hui plus que nécessaire de se plonger dans l’ouvrage de Joseph Kessel : il faut non seulement comprendre l’histoire de la Syrie mais aussi, et surtout, sentir ce pays, le voir, le toucher. C’est ce que permet En Syrie. À chacune des pages, nous suivons les rencontres hautes en couleurs de son auteur et avons la douce impression qu’il nous conte une belle intrigue romanesque. Il n’en est pourtant rien : tout est vécu par Kessel et c’est ce qui fait la magie de En Syrie, car nous y sommes aussi. [M.S.F.]

Éditions Gallimard, Folio, 2014

 

Du nouveau sous le soleil. Une histoire de l’environnement mondial au XXe siècle, de John R. McNeill

« Écrire l’histoire des temps modernes comme si les paramètres vitaux de la planète restaient stables, comme s’il ne s’agissait que d’un élément à l’arrière-plan des activités humaines, serait non seulement incomplet mais aussi trompeur. » C’est toute l’ambition de ce livre, synthèse impressionnante de centaines de travaux documentant l’impact de l’humanité sur l’environnement : réécrire l’histoire du XXe siècle en intégrant la variable écologique. La première partie nous fait réaliser l’ampleur des transformations que l’environnement a subi sous les effets conjoints de l’augmentation de la population, du progrès technologique, de la mondialisation et de systèmes idéologiques basés sur la croissance économique. Le XXe siècle a vu l’humanité se lancer à corps perdu dans « une expérience gigantesque non maîtrisée » — les chiffres sont vertigineux : entre 1890 et 1990, la population a été multipliée par 4, la consommation d’énergie par 13, la pêche de poisson en mer par 35, la production industrielle par 40, etc. Dans la deuxième partie, McNeill, historien enseignant à l’université de Washington, montre une autre facette de ce siècle tant commenté en analysant « les moteurs du changement » : démographie, urbanisation, transformations économiques et technologiques, idéologies et politiques. Car l’histoire environnementale apporte un nouveau regard sur les grands changements politiques du XXe, que ce soit les révolutions, la décolonisation, les guerres mondiales ou les idéologies, nombreuses et concurrentes, toutes marquées par l’impératif de croissance et l’inquiétude sécuritaire. Certes, de nouveaux mouvements portant les préoccupations écologistes apparaissent dans les années 1970, mais leur impact est pour l’instant très marginal. L’auteur n’offre pas de solution miracle mais appelle, en bon historien, à comprendre le passé pour décider du futur, car la « société industrielle » et ses habitants considèrent comme immuables certaines variables qui ne le sont malheureusement pas, en particulier la stabilité du climat, l’énergie bon marché, l’accessibilité de l’eau potable et la biodiversité. Dans une préface à la traduction française, l’auteur revient sur la dizaine d’années qui s’est écoulée depuis la publication de la version originale en 2000. Rien de bien nouveau (sous le soleil) : la pensée politique continue à être dominée par la quête de puissance économique, et la dépendance aux combustibles fossiles est plus que jamais déterminante, d’autant plus avec le décollage vertigineux de l’économie chinoise. Tout reste à faire, donc. Nous voilà armés d’une pile d’arguments supplémentaires même si, comme le souligne l’auteur à propos de la frustration des climatologues face à l’inertie des populations et de leurs élites : « Ces scientifiques ne sont toujours pas conscients que les données seules, même quand elles sont largement acceptées par les experts, sont rarement décisives en matière de politique et d’opinion publique. » [M.H.]

 Éditions Points, 2014

L’Adieu aux armes, d’Ernest Hemingway

Derrière le cynisme de la guerre, sa froideur et ses innombrables destructions se cache une lueur d’espoir qui tient les soldats. Au-delà du front, l’amour se fait le tuteur des blessés qui tentent de se relever. Dans son troisième ouvrage publié en 1929, Hemingway nous plonge dans l’histoire tragique de Frédéric et Catherine, engagés dans cette guerre qui semble ne pas avoir de fin. Tout au long de cet ouvrage devenu un classique de la littérature anglaise, nous sommes captivés par le devenir des deux amoureux, qui se rencontrent, se perdent et se retrouvent, faisant face aux aléas de la guerre. Luttant contre la maladie, la distance et le fatalisme, Catherine et Frédéric sont tenus par ce qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Alors que l’intrigue se déroule en plein milieu de la Première Guerre mondiale, nous n’avons qu’une envie : que l’amour triomphe de ce carnage, que les deux protagonistes se délectent d’une énième étreinte et qu’ils ne se quittent plus. Les paysages décrits par Hemingway sont froids, les saisons défilent au rythme d’une guerre qui ne laisse rien passer. C’est dans un vocabulaire pessimiste et défaitiste qu’Hemingway nous conte, avec la prudence d’un vieux sage, les déboires et la passion que façonne l’amour en temps de guerre. Il n’est pas trop tard : vous pouvez encore finir l’année 2016 avec un classique. [M.S.F.]

Éditions Gallimard, 1972

La Nuit des chats bottés, de Frédéric H. Fajardie 

Paris, 1977. Sauveur de scarabées, timide, gauche, idéaliste mais surtout artificier, l’ex-commando Stéphan décide pour les beaux yeux de Jeanne de réactualiser, avec son ami Paul, une épopée à la Don Quichotte — non pas contre des moulins à vent mais contre le capitalisme. Le père de sa nouvelle amoureuse — obscur prolétaire, ouvrier-papetier — va être vengé à titre posthume par le dynamitage de chacun des rouages qui l’a broyé : du PMU à la clinique en passant par Billancourt… Ni oubli, ni pardon, ni rémission, ni prescription ! Armés de leur courage, leurs bottes et des cagoules à deux pointes, ces « Chats bottés » ouvrent des coins de ciel bleu dans la grisaille giscardienne à grands coups d’actions de guérilla et de plasticages. Une règle ? Pas de victime, sauf une, accidentelle, un notaire « qui tuait les petites gens à petit feu aussi sûrement qu’un chapelet de bombes au phosphore sur un hospice de vieillards » ! Des ciels bleus qui n’annoncent nullement les lendemains désenchanteurs mitterrandiens de la décennie suivante. Plus que la beauté du geste de dynamiter un passé douloureux, il s’agit de créer une charge explosive et subversive telle qu’ « Après notre histoire, d’autres gens se diront :  » Le monde est fou, vraiment, tout est possible, tout peut arriver ! » C’est un peu comme les superhold-ups ou le pillage d’une grande surface par les clients, bourgeoises en tête. Un peu comme si, après ça, on n’entendait plus jamais des phrases comme « Il n’y a rien à faire, c’est comme ça depuis toujours, faut accepter son sort ». Face à ce gang de plastiqueurs, à la tête de l’État et à la préfecture de Paris, c’est la panique, qui se traduit logiquement par une guerre des polices. Il faut avouer qu’aucun lien palpable ne rattache ces actions. Seul, le divisionnaire Nollet sent que leurs mobiles échappent à l’ordinaire, ce qui lui permet de les identifier. Fasciné secrètement par ce commando dont le credo est « La vie est une opération de commando. C’est une razzia sur l’amour, l’amitié, la tendresse, la bagarre, le pouvoir… », il est le plus à même de cerner leur psychologie et leurs motivations qu’il semble partager en partie. Et il n’est pas le seul, car ces chats bottés s’offrent même le luxe de recruter des complices parmi leurs otages temporaires. Le romantisme à la boutonnière, l’explosif pour épée, les idéaux et l’amour pour banderoles, ces chats bottés font de Paris une fête singulière, une célébration de valeurs et de révoltes d’un autre âge, une sorte de lutte des classes menée par des chevaliers des temps modernes. [T.M.]

 Éditions La Table ronde, 2016

☰ Diviser pour tuer. Les régimes génocidaires et leurs hommes de mains, d’Abram de Swaan

Avec ce livre, Abram de Swaan apporte une contribution importante à la compréhension des situations où la politique, comprise notamment comme usage de la discussion argumentée et régulée par des institutions et des rapports de forces, s’effondre et mène à un passage à l’acte monstrueux. Il s’agit dès lors de traiter de la question de la violence de l’État non plus dans une perspective uniquement symbolique mais également physique, et dans l’extrémité de celle-ci : la violence physique, amenant à la disparition d’un « autre », comme poursuite d’une violence symbolique ayant circonscrit, identifié et dénié une commune humanité. L’histoire récente est riche de ces moments et pourtant difficile à traiter : la destruction d’une population étant aussi la destruction d’une mémoire. Du Rwanda à l’Holocauste en passant par Pol Pot, Staline, Mao ou encore les pogroms anti-allemands en Europe de l’Est juste après la guerre (liste non exhaustive), l’ouvrage trouve le bon ton pour ne pas amoindrir l’horreur des situations tout en gardant le cap d’une rigueur descriptive. De fait, quand bien même des phénomènes se répètent-ils (l’usage du viol par exemple), de grandes différences sont observées entre les mécanismes à l’œuvre. Quatre modes d’extermination de masse sont ainsi étudiés : « la frénésie des vainqueurs », « la domination par la terreur », « le triomphe des vaincus », et les « mégapogroms ». Mais l’ouvrage n’est pas seulement descriptif, il propose des pistes de réflexion et ouvre sur des remises en cause de certains stéréotypes liés aux régimes génocidaires. C’est en ce qui concerne le crime en lui-même, sur le terrain, que l’ouvrage est le plus revendicatif : si l’importance du contexte est souligné, l’auteur apporte nuances et contradictions à une pensée facile et dominante (« le consensus situationniste ») qui veut que, pour le meilleur et pour le pire, des « hommes ordinaires sont capables de choses extraordinaires ». Si la « situation » importe, il ne faut pas pour autant nier les « dispositions » des auteurs. Pour appréhender cette question complexe, l’auteur, sociologue, fournit un travail interdisciplinaire, riches en sources, croisant les sciences humaines (sociologie, histoire, politique, psychologie) afin de sortir des clichés que le sujet inspire. Des références ayant fait date sont intelligemment — sans polémique inutile — discutées, déconstruites ou remises en perspective. Il est notamment question de la « banalité du mal », associé à Hannah Arendt, concept « ne résistant pas à l’examen critique » ; mais aussi des expériences de Milgram ou de Zimbardo, dont on ne peut tirer de conclusions hâtives et grossières, comme c’est trop souvent le cas. [J.C.]

Éditions du Seuil, Liber, 2016

La Vie devant soi, d’Émile Ajar (Romain Gary)

Madame Rosa ne peut pas monter les six étages de son immeuble seule. Son poids porte difficilement ses deux jambes et son état de santé ne l’aide pas. Elle ne peut pas le faire et pourtant, elle le doit. Du moins, elle le devait, avant de faire la rencontre de Momo, un petit garçon arabe épris d’un amour sans bornes pour la vieille femme juive. Tandis que Madame Rosa attend sa mort, Momo fait tout pour qu’elle puisse vivre ses derniers instants auprès de lui, chez elle, loin de la stérilité que revêt l’hôpital. Cette histoire, voyage au centre de la vie, nous met face à nos propres craintes, notre propre mort, nos propres sentiments. Véritable catharsis, l’intrigue nous enseigne l’art de vivre nos affects et celui d’accepter la fatalité de la mort : « Il ne faut pas pleurer, mon petit, c’est naturel que les vieux meurent. Tu as toute la vie devant toi. » À travers le personnage de Momo, Gary nous prodigue de somptueuses piqûres de rappel : « Parce qu’on ne peut pas vivre sans quelqu’un à aimer ». Ce que l’opinion commune jugerait d’une laideur sans pareille devient, grâce au personnage de Momo et au style de Gary, d’une beauté transcendante : « Elle était si triste qu’on ne voyait même pas qu’elle était moche ». [M.S.F.]

Éditions Gallimard, Folio, 1982

Plus haut que les flammes, de Louise Dupré

Étrange douceur un peu torturée que celle des poèmes de Louise Dupré, poète québécoise reconnue. Tout commence dans la douleur d’Auschwitz et finit dans la gloire d’une enfance, « Le monde minuscule / accroché à ton cou », qui invente la possibilité recommencée de la joie. « Ton poème a surgi / de l’enfer » : les premières pages, sombres, au souffle court, disent l’irrespirable de la souffrance, les matins d’apocalypse, les visages de la terreur, les corps contournés des toiles de Bacon, le souvenir des cendres. Et puis, comme un étranger qui pénètre par effraction dans le monde, voici l’innocent qui surgit d’entre les pages, s’impose au-delà des mots qu’on lui raconte : « Mais le plus petit moineau / suffit encore à l’enfant / pour se bricoler des ailes ». C’est l’enfant qui oblige la femme à se survivre, « L’enfant a une fenêtre / ouverte / dans la poitrine / avec vue / sur le courage ». Celle qui se laissait aller à l’égarement, à l’effarement, revient lentement vers une lumière pâle, les petites larmes, le chant secret des caresses. On ne sait pas très bien définir au premier abord ce qui nous touche dans la simplicité de cette langue naïve, à peine audible parfois, « Suspendue à l’idée / qu’il n’est pas trop tard / pour l’impossible », mais le fait est que la magie opère : dans la pauvreté du langage, sans extravagance ni hourras, le poète parle à cet enfant qui l’accompagne, continue de s’avancer sur un chemin mal pavé, l’admet enfin : « Dans cette dignité / qu’on appelle parfois poème / la joie tient à un fil / invisible ». Et ce n’est pas le plus mince mérite de ce recueil que de préserver l’invisibilité du fil, comme s’il ne fallait pas voir la corde tendue sur l’arc de l’âme, le câble tremblant dans le vent sur lequel dansent encore les funambules, « Jusqu’à ébranler / les parois indestructibles / de ta peur ». Pour tous ceux qui voudraient tendre l’oreille vers une petite musique de nuit, crépitant d’effroi et de tendresse mêlées. [A.B.]

Éditions Bruno Doucey, 2015

33 leçons de philosophie par et pour les mauvais garçons, d’Alain Guyard

Des leçons ? De philosophie ? Par et pour les mauvais garçons ? Voilà quelques mots que l’on a du mal à voir côte à côte, et pourtant c’est le pari original que tente le philosophe forain Alain Guyard. Si vous cherchez un manuel de développement personnel pour débuter la nouvelle année du bon pied, un classique du rayon Philosophie de votre librairie favorite, alors passez votre chemin, vous faites fausse route ! Et puis si vous êtes une fille, ce livre s’adresse à vous aussi, pas d’inquiétude. Contrairement à ce qu’indique le titre, cette claque philosophique plutôt, n’épargne personne. Elle s’adresse à tous ! Enfin… à tous ceux qui n’ont pas peur de voir vaciller leurs connaissances philosophiques et leurs certitudes, à tous ceux qui ne s’effraient pas du langage singulier de notre guide dans cette histoire personnelle de la philosophie, un langage fait d’argot et d’expressions fleuries. De Socrate à Albert Cossery en passant par Marc-Aurèle, Spinoza, Nietzsche ou encore Alexandre Jacob, il ne s’agit pas de l’énième galerie de portraits d’une histoire de la philosophie dans laquelle on a du mal rentrer tellement elle est recouverte de poussière. Avec Alain Guyard, la philosophie n’a que ce qu’elle mérite : être mise à hauteur d’homme, mauvais ou bon ! À l’instar de ce qu’il propose dans ses différentes interventions de philosophie vagabonde (pour en savoir plus sur ce point, on vous conseille le visionnage du documentaire La Philo Vagabonde de Yoann Laffort), le penseur itinérant présente d’abord la ou le philosophe envisagé d’un point de vue biographique et contextuel, mais toujours décalé. Socrate prend les traits d’un philosophe de comptoir ou d’un garçon boucher, Descartes écume les champs de bataille européens, Foucault est décrit comme un skinhead d’ultragauche, pour ne citer qu’eux ! Cette partie « théorique » sert à mettre en lumière un élément saillant de la pensée étudiée avant d’enchaîner sur une deuxième partie encore plus truculente : la partie « pratique ». Armé d’une ironie aiguisée à souhait, Guyard propose des exercices pratiques pour le quotidien, à la manière des sages amoureux de la Grèce antique. Eh oui ! parce que la philosophie ça se vit ! Un conseil quant à ces parties « pratiques », n’essayez peut-être pas de toutes les mettre en application, sinon il n’y a pas que vos certitudes philosophiques qui risqueraient de voler en éclats mais aussi quelques-unes de vos dents ou de vos relations sociales… [R.L.]

Le Dilettante, 2013


Bannière : Kathleen Hanna par Pat Graham


REBONDS

Cartouches 15, novembre 2016
Cartouches 14, octobre 2016
Cartouches 13, septembre 2016
Cartouches 12, juillet 2016
Cartouches 11, juin 2016

Ballast
Ballast
ballast-redaction@orange.fr

Collectif de création politique — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de