Cartouches (11)


Une huitième de finale France-Irlande, la pensée critique revivifiée, le business vert, Karl Marx eurocentriste ?, des abattoirs à Auschwitz, la contre-parole décoloniale, reprendre son souffle et poursuivre la route, une ligne de flottaison et les Caraïbes, financiariser la nature : nos chroniques du mois de juin.


  Smart stadium — Le stade numérique du spectacle sportif, de Marc Perelman

smartstadiumEuro de football, huitième de finale France-Irlande, stade des Lumières. À la mi-temps, l’équipe de France est menée 1-0 par une solide formation irlandaise. En tribune, Mathieu, supporter des Bleus, est déçu. Il ouvre son application Parc olympique lyonnais sur son smartphone. C’est bien ce qu’il pensait : Blaise Matuidi livre une prestation moyenne, les stats’ parlent d’elles-mêmes. Le jeu reprend. Il commande une boisson qui lui sera livrée à sa place via la même appli, quand… Antoine Griezmann égalise d’une splendide tête croisée. Mathieu vient de rater le but. Qu’à cela ne tienne, une notification apparaît immédiatement sur son smartphone pour voir la vidéo en replay — l’écran géant du stade ne le repasse qu’une fois. Coup de sifflet final, la France s’impose 2-1. Scènes banales dans les nouveaux Smart stadium. Le stade subit de plein fouet la révolution numérique. L’objectif ? Fournir une « expérience augmentée du stade ». D’une part, l’architecture du stade satisfait aux exigences du téléspectateur qui profite de dizaines de caméras et angles de vue ; de l’autre, le supporter in situ doit être comme dans son salon. Pour Marc Perelman, essayiste et architecte français, le supporter s’individualise à travers les dispositifs numériques : les formes d’effervescence collective classique (chants, tifos, banderoles) entrent en contradiction avec la cible du football business — le citadin bourgeois et connecté. Les supporters du PSV Eindhoven peuvent arborer leur plus belle banderole « Fuck wifi, support the team », les logiques capitalistes sont puissantes. Une critique de la désublimation du sport par la technique ; dommage, toutefois, que l’auteur se soit satisfait d’une posture surplombante sur les masses abruties par le spectacle sportif. [A.G.]

Éditions L’échappée, 2016

Rendre la réalité inacceptable — À propos de La production de l’idéologie dominante, de Luc Boltanski

BoltanskiDans cet ouvrage, le sociologue Luc Boltanski reprend le fil d’un article écrit trente ans auparavant avec Pierre Bourdieu, son mentor de l’époque, le « patron » comme il le nommait avec un mélange d’ironie et d’affection : « La Production de l’idéologie dominante », sorti en 1976 dans les Actes de la recherche en sciences sociales. Point de départ d’un récit nous embarquant dans l’effervescence intellectuelle du milieu des années 1970, l’auteur raconte le bricolage de la mise en pages et les nuits blanches passées à écrire pour faire vivre cette nouvelle revue. Véritable pavé dans la mare des publications académiques, dont le caractère subversif détonne avec les publications actuelles émanant de la recherche où la censure de la créativité est criante. Dans une langue nette, Boltanski, sociologue critique ayant pris du recul sur les possibles et les limites de cette critique, évoque autant les résonances que les discontinuités d’avec l’article de 1976, en évitant la nostalgie ou l’amertume. Ne nous y trompons pas, Rendre la réalité inacceptable est avant tout un ouvrage de sociologie engagée, qui ne trahit pas son titre. En réarticulant les concepts clés d’« idéologie », de « domination », de « changements nécessaires » ou encore de « classes sociales », il revivifie la pensée critique. Autrement dit, il faut comprendre et changer la société. Dès les premières pages, le ton est donné : « On ne comprenait plus rien à la réalité et on avait le sentiment qu’elle nous dissimulait le monde. Et c’est pour ça qu’on faisait de la sociologie. » Si le programme de la sociologie, dont certains acteurs sociaux auront raison de pointer la surplombante autorité, n’a pas toujours été dans cette direction, partout, tout le temps, reste que le constat de Boltanski sur l’irréconciliation entre le monde et la réalité est rafraîchissante.  [J.C.]

Éditions Demopolis, 2008

Comment la mondialisation a tué l’écologie : les politiques environnementales piégées par le libre échange, d’Aurélien Bernier

Genève, novembre 1990, deuxième Conférence mondiale sur le climat : « Le danger du changement climatique est encore invisible, mais il est suffisant pour que nous changions et acceptions des sacrifices, afin que nous ne vivions pas aux dépens des générations futures. » Ces mots ne sont pas prononcés par un climatologue ou un représentant d’une organisation écologiste, mais par la très libérale et conservatrice Margaret Thatcher. Étonnant ? Pas tant que ça, nous répond l’auteur de ce livre, qui retrace « quarante ans d’impostures » et met à mal l’idée d’un verdissement progressif des élites politiques et économiques qui ont, dès la naissance de l’écologie politique et les premières grandes réunions internationales sur la préservation de la nature, posé une condition : la protection de l’environnement ne doit pas remettre en cause la mondialisation et le libre-échange. Car si la prise de pouvoir du capitalisme néolibéral et la montée de la prise de conscience écologique sont historiquement concomitantes, le premier génère des profits toujours plus grands quand la deuxième accouche de politiques largement insuffisantes face aux enjeux. Du « développement durable » au « business vert », de Giscard d’Estaing à Chirac, les politiques environnementales se font toujours de manière cosmétique et sont perçues comme une opportunité, soit pour justifier la mise en place d’une politique — de préférence de rigueur ou de privatisation —, soit pour créer un nouveau marché (les « technologies vertes », les « éco-industries », etc.). L’auteur reproche aux écologistes d’être passés « à côté des enjeux de la mondialisation » et d’être tombés dans le piège des deux diversions utilisées par les libéraux — le mondialisme et le localisme — pour justifier le démantèlement de l’État régulateur, car « il faut ouvrir les yeux et se rendre à l’évidence : s’il ne suffit pas d’être anticapitaliste pour être écologiste, ceux qui affirment pouvoir protéger les écosystèmes sans sortir du capitalisme sont des menteurs ou des naïfs. » [M.H.]

 Éditions Mille et une nuits, 2012

Marx aux antipodes : nations, ethnicité et sociétés non-occidentales, de Kevin B. Anderson

Le « marxisme » comme grand récit de l’émancipation de l’humanité aurait vécu. À la faveur des luttes nationales dans ce que l’on a appelé le « tiers-monde » mais, plus généralement, par le biais d’une décentralisation de l’étude du capitalisme et, surtout, avec l’effondrement du bloc soviétique, les écrits de Marx se sont trouvés marginalisés. En particulier l’introduction, dans l’analyse critique du monde, de concepts comme le genre ou la race ont conduit — à raison — à repenser les cadres de la doctrine (ou de la vulgate) marxiste, et à cantonner Marx lui-même à une époque et une zone géographique. Il ne serait plus que le penseur (homme blanc) du capitalisme occidental, qui ne prendrait pleinement la mesure ni du colonialisme, ni du patriarcat. Kevin Anderson vient complexifier cette présentation en s’appuyant sur des écrits peu connus, voire non encore publiés, de Marx. Ce livre s’appuie sur un certain nombre de cahiers dans lesquels Marx prenait note de ses lectures, et sur les articles de presse qu’il publiait pour survivre. Ces textes révèlent une évolution dans sa pensée, et démentent les accusations d’eurocentrisme. Le propos d’Anderson vise donc à mettre en avant la dimension multilinéaire que prennent progressivement les écrits de Marx à mesure qu’il étudie des événement historiques particuliers (la colonisation et les révoltes en Inde, la situation de l’Irlande, la question nationale en Pologne, les révoltes en Chine, les sociétés précapitalistes, la guerre de Sécession, les traditions précapitalistes des paysans russes, etc.). Les réalités particulières sur lesquelles Marx se penche viennent enrichir l’analyse de l’auteur du Capital, et font apparaître des éléments dont l’absence était suspecte : la question du nationalisme face au colonialisme, l’esclavage, le racisme, etc. Anderson nous fait voyager chronologiquement dans la construction de la pensée de Marx à propos des marges du capitalisme occidental, marges qui sont autant d’extériorités intégrées aux modes de production qui sont en train de se répandre sur le globe. À la fois mise en perspective de la pensée de Marx (et même de sa situation propre en tant qu’immigré allemand en Grande-Bretagne) et réfutation de son « eurocentrisme », ce livre permet de démystifier la figure tutélaire du penseur, pour faire apparaître le monstre de travail et le militant acharné qu’il était. [J.G]

Éditions Syllepse & M Éditeur, 2015

☰ Un éternel Treblinka, de Charles Patterson

c11cLe nazisme — sauce privilégiée du débat d’idées — gâte à regret tous les plats de la pensée. Tant et si bien que le fameux « point Godwin » coupe court à qui déjà comptait couper court : on guette le spectre pour se plaire à le moquer. Mômeries et tours en rond… Il n’en demeure pas moins que, si comparaison n’est pas raison (voilà pour les précautions d’usage), certains liens et pendants peuvent faire sens. Que les recoupements et les analogies, froidement examinés, parviennent encore à éclairer. L’auteur du présent essai, américain et docteur en histoire, rompt avec toutes les convenances : les humains se comportent avec les animaux non-humains comme les nazis à l’endroit de ceux qu’ils jugeaient inférieurs. Nous avons déjà perdu quelques lecteurs — outrés. Dans les pas d’Isaac Bashevis Singer — écrivain polonais et juif que les années 1930 contraignirent à l’exil —, figure tutélaire de ces pages, Patterson affirme que le sort que nous réservons aux bêtes est comparable à un camp d’extermination sans fin. La « mégalomanie humaine » (Freud) a conduit le Sapiens à s’autocouronner, cul posé sur le destin du monde. Et à élire, dans ses rangs propres, les rois et les ratés — et Patterson de rappeler la déshumanisation, c’est-à-dire l’animalisation, qui structure le lexique de la domination, de l’esclavage des Noirs au génocide des Native Americans, de la colonisation à l’invasion de l’Irak, en passant par les massacres antisémites. Quand l’homme fait de l’animal une injure, le sang sait ce qu’il lui reste à faire. L’auteur paraphrase le philosophe Theodor W. Adorno : « Auschwitz commence quand quelqu’un regarde un abattoir et pense : ce ne sont que des animaux. » Ce nom allemand, de funeste mémoire, vaut ici quintessence : Auschwitz ou le mépris, le rabaissement, l’oppression administrée, la mise à mort de masse ; Auschwitz comme un système, c’est-à-dire un imaginaire, une logistique et un discours. C’est parce que, explique Patterson, l’homme a exploité et torturé les bêtes qu’il lui fut si simple de reproduire ce geste sur ceux qu’il n’entendait plus compter au nombre des « siens » (l’officier SS Rudolf Höss décrivit Auschwitz comme « le plus grand abattoir humain que l’histoire ait jamais connu »). Henry Ford, rappelle le livre, imagina le travail à la chaîne après avoir visité un abattoir — ce même Ford qui fut l’un des modèles et soutiens financiers d’Hitler. Le massacre des animaux apparaît comme le prélude, l’avant-propos et le tour de chauffe : il y a continuum et non rupture. L’abattage industrialisé « a tracé la voie » de la solution finale : Patterson parle d’un « schéma », dont l’Histoire fournit méthodiquement le tracé. Un essai érudit et riche en références, qui tord le cou aux lieux communs (« Hitler aimait les bêtes ») et pousse le lecteur, donc le citoyen, à s’interroger, donc agir, sur l’un des angles morts les plus brutaux de nos sociétés supposément « transparentes » : peut-on, sûrs de notre supériorité, continuer d’exécuter les espèces animales jugées « inférieures », quoique comme nous douées de sensibilité, alors que plus rien ne le justifie ? On peut ricaner. Ou cogiter. [E.C.]

 Éditions Calmann-Lévy, 2008

La Question, d’Henri Alleg

« Les tortures ? Depuis longtemps le mot nous est à tous devenu familier. […] Mon affaire est exceptionnelle par le retentissement qu’elle a eu. Elle n’est en rien unique. » L’histoire de l’ancien directeur d’Alger Républicain, enfermé puis torturé par les paras durant la guerre d’indépendance algérienne, a en effet fait grand bruit. S’il a écrit cet ouvrage, clandestinement, sur du papier toilette, directement de la prison dans laquelle il était incarcéré, ce n’était pas pour parler de lui, mais bien pour se faire la voix de tous les anonymes qui ont subi les mêmes supplices : il a voulu, par son récit, lever le voile sur ce mal encore inconnu à l’époque. Cela non pas pour attiser le scandale dans l’opinion publique — ce sera là un effet inévitable mais non le but —, mais parce que « faire connaître la vérité, c’est aussi une manière d’aider au cessez-le-feu et à la paix ». Ce n’est que par la retranscription des faits dans leur atrocité, sans ambages, sans formules édulcorées, que l’on peut amener le pouvoir politique à régler le problème colonial, en assumant le fait que les fautes les plus graves proviennent du colon puisque, si les deux « camps » rivalisent dans l’horreur, celui du colonialisme pêche par le fait qu’elles émanent d’un État, et non d’une rébellion subversive. Le témoignage d’Alleg, c’est un travail douloureux et nécessaire de construction d’une mémoire alternative, car bien qu’il parle d’un fait contemporain — le temps dans lequel il écrit est celui de l’immédiateté — il s’adresse aussi bien aux lecteurs de son temps qu’à ceux de l’avenir. Tout ce que dénonce Alleg, il l’a vu, il l’a entendu, il l’a subi. Ce ne sont pas de vagues abstractions. La contre-parole qu’il développe se base sur l’expérience directe de ce qu’il dénonce. Mais elle vaut également comme un avertissement pour l’avenir : le pouvoir politique, qui ne manque pas de dénoncer la violence de son adversaire, masque souvent ses propres atrocités derrière un manteau de silence, qu’il s’agit alors de déchirer.  [J.B.D.]

Éditions de Minuit, 1958 

La Vie, de Fabrice Caracava

caravaca« Nos corps sont une pensée vivante qui circule. » C’est un livre court. Il pourrait s’entamer par n’importe quelle page, comme on entre dans une manifestation en marche par n’importe quelle rue. « C’est dans l’écho qu’il nous faut être. Il nous faut perpétuer cet écho. » Temporalité du poète. Il en faut, des corps solitaires, des respirations rassemblées, des rêves avortés, pour former ce premier « nous » : celui de la jeunesse, comme celui des utopistes qui n’ont pas encore le cynisme aux sourcils. Fabrice Caravaca est poète, un poète « du parti des kaléidoscopes », un poète « du parti des accolades ». Et peut-être un tisserand, aussi : dans La Vie, il tisse dans l’humain l’action et le rêve ; il tisse des traces de pied et en fait une grande marche, un rassemblement de pas, se mouvant près d’une falaise, prêt à tout endurer. « Nous sommes plus qu’il n’y paraît. Ce n’est qu’un murmure. Bientôt une rumeur. Bientôt l’élan, l’éclat. On ne pourra pas nous arrêter. On ne pourra rien contre nous car nous sommes là depuis des millénaires à patienter, à creuser des sillons et briser des frontières. » C’est un « nous » qui abreuve. Chaque page est un pas supplémentaire : le livre est une procession que rien n’arrête, un caillou pris par la neige qui s’engraisse de la montagne. La foule de ceux qui ont le désir de rassembler davantage. « On ne pourra rien contre nous car nous avons déja tout enduré. Nous avons appris le silence, l’exil. Nous avons appris à supporter les tueries et le mensonge. Nous savons rêver sans fin et extirper la douleur. » Un « nous » de frères et de sœurs, comme une foule. Caravaca, originaire de Dordogne et responsable éditorial des éditions Dernier Télégramme, nous offre une foule où se fondre, une foule de marcheurs, où il ne serait même pas angoissant de se perdre. « Reprends ton souffle, l’ami. Et poursuivons notre route. » [M.M.]

Éditions les Fondeurs de Briques, 2010

  Chaveta, l’arche d’or des incas, de Jéromine Pasteur

c11-« J’ai abandonné ce que je nomme « les artifices de l’existence » au profit de la simplicité qui conduit à la plus absolue des libertés. » Jéromine Pasteur n’est pas de celles qu’on emmaillotent, pas de celles qui croupissent dans quelque sépulture — celle du chantage familial. Trois petits tours et puis s’en va, 23 ans, huit jours de mariage, faites place ! Jéromine cherche la brèche et reçoit l’interdiction. Un quart d’heure pour se marier, mais un an d’attente pour obtenir le droit de demander le divorce qu’elle souhaite déjà. La société édicte, la bourlingueuse en devenir rejette l’injonction et construit de ses mains Jydartha, un voilier de 9,20 mètres de long. Quatre ans de chantier naval dans sa cour lyonnaise, un tournevis qui traverse le creux de sa main de part en part, une vie sentimentale délaissée et des économies dilapidées. Le voilier est amené au port de Lyon. La ligne de flottaison a-t-elle été bien calculée ? Secondes en souffrance, les cordages mollissent, l’enfant choyé flotte bel et bien. Sa mère autoproclamée, ivre de bonheur, profite de la première nuit lovée dans sa couchette à écouter le clapotis des eaux. Apprendre à vivre avec lui, voguer de rivières en canaux, de villes en villages, de campagnes en vallées avant de mettre le cap sur l’Afrique, de rejoindre le Brésil en solitaire, la mer des Caraïbes, et de vagabonder en terres péruviennes. Ses pas croiseront ceux des guérilleros du Sentier Lumineux et des trafiquants de coca avant de rencontrer la communauté qui deviendra sa seconde famille, celle des indiens Ashanicas. Une tribu qui, comme tant d’autres, résiste au moloch gouvernemental et offrira la paix à l’aventurière française, qu’ils nommeront « Chaveta », du nom d’un papillon, symbole de connaissance. « Il y a tant à voir, à découvrir et à apprendre. Depuis mon enfance, je n’ai jamais dévié d’un pouce. Je me sens comme Diogène, une lampe à huile à la main, sous le grand soleil de midi, répondant à qui le questionnait sur son étrange démarche : Je cherche un homme. Moi aussi, je cherchais les hommes. Jamais nulle part, avant d’entrer pour la première fois à Cutivireni, je ne les avais trouvés. » [M.E.]

Éditions Le Livre de poche, 1990

  Faut-il donner un prix à la nature ?, de Jean Gadrey et Aurore Lalucq

Une idée s’est petit à petit installée au sein des institutions internationales et chez un certain nombre d’écologistes : pour répondre aux défis posés par la crise écologique, nous devons « mettre la nature à prix » pour la préserver, que ce soit pour rendre compte de la valeur d’un service écosystémique, créer un marché du carbone ou taxer une industrie polluante. Économistes, Gadrey et Lalucq reviennent sur les origines de ces approches — l’économie néoclassique et la « tragédie des communs » —, les différentes expérimentations et leurs résultats, et posent un certain nombre de préconisations. Dans un débat souvent réalisé loin des oreilles des citoyens, ils tentent d’expliquer les termes des controverses avec, en premier lieu, une distinction nécessaire entre monétarisation, marchandisation, privatisation et financiarisation de la nature. Partisans d’une approche au cas par cas, ils montrent que la monétarisation de la nature peut être un soutien utile à d’autres formes de politiques de protection de l’environnement, la réglementation contraignante restant la méthode la plus efficace. Doté de nombreux exemples — l’échec du marché du carbone européen, la taxe carbone suédoise créée en 1991, la taxe poids lourds allemande, etc. —, ce court ouvrage résume bien les dangers des méthodes issues d’une science économique pauvre mais toute puissante. Mettre un prix sur la nature revient vite à la découper en « ateliers fonctionnels » produisant chacun un service spécifique, approche très vendeuse en termes de communication — le travail des abeilles vaut des milliards, les chauves-souris sont plus rentables que les pesticides — mais n’ayant pas de sens d’un point de vue écologique. Parmi les préconisations pour une utilisation intelligente et mesurée de certains outils, la plus importante est peut-être celle résumée par cette formule de Keynes à propos des économistes, citée par les auteurs en conclusion : « Sur la banquette arrière, pas au volant. » [M.H.]

Éditions Les Petits matins /Institut Veblen, 2015


Photographie de bannière : František Dostál, Fotografie ze souboru Letní lidé, 1968-1990


REBONDS

Cartouches 10, mai 2016
Cartouches 9, avril 2016
Cartouches 8, mars 2016
Cartouches 7, février 2016
Cartouches 6, janvier 2016

Ballast
Ballast
ballast-redaction@orange.fr

Collectif de création politique — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

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