Alliance électorale ou changement de société ?


Tribune inédite des auteur.e.s d’Un Projet de Décroissance pour le site de Ballast

Les élections présidentielles approchent à grands pas et les gauches se questionnent : faut-il s’allier, construire une large union pour envisager la victoire ? Par cette tribune, Vincent Liegey, Stéphane Madelaine, Christophe Ondet et Anisabel Veillot, auteurs du Projet de Décroissance, tiennent à nous alerter : les circonstances ne doivent pas enterrer le débat fondamental quant au projet commun, aux défis nombreux — lutter contre une oligarchie qui se déploie au-delà de nos frontières, faire le lien entre des initiatives éparpillées sans les étouffer, promouvoir une approche pacifiste des relations internationales… Dans quelques mois, les élections seront passées et le cadre restera le même. Il faudra toujours répondre à cette question fondamentale : « Comment changer la société sans prendre le pouvoir, ni le laisser ? » Continuer à discuter malgré les divergences, trouver de nouveaux moyens de travailler ensemble, tout cela n’est possible, assurent les auteurs, qu’en dehors des querelles politiciennes : la transformation de la société passera par l’idée qu’avoir raison tout seul, c’est avoir tort.


Si la campagne présidentielle a débuté sur fond de peur, de haine, de repli, celle-ci laisse toutefois apparaître un espoir. En effet, malgré l’importance médiatique des « affaires », certaines problématiques jusqu’à présent ignorées ont émergé : revenu de base, centralité de la valeur travail, non-remboursement de la dette publique, ou encore critique de la Croissance et prise en compte des enjeux environnementaux. Ces débats sont riches et intenses mais pas toujours des plus constructifs. En décembre dernier, nous évoquions déjà le fait qu’avec le revenu de base, le risque était que chacun y projette ses espoirs et ses craintes. Aujourd’hui, nous faisons face à une problématique similaire, aussi confuse et faussée, autour de la recherche d’une large alliance à gauche. Cette question paraît vraiment d’actualité, suite à la percée de propositions radicales lors des primaires du Parti socialiste (qui ont reçu un fort soutien). L’objectif est clair : construire une large union de la gauche, du PS aux décroissants, des Verts aux Insoumis, en allant jusqu’à la Primaire citoyenne. Sur le papier, l’enthousiasme semble de mise, surtout avec des sondages qui laissent rêveurs en cas de coalition et inquiets en cas de candidatures multiples. En considérant la situation politique générale, il semblerait irresponsable de passer à côté de cette occasion. Ainsi, on s’invective, on débat, les uns accusant les autres de naïveté, les autres de purisme…

« Notre système démocratique, toujours plus discrédité, se limite à un outil représentatif. »

Pour autant, il ne faut pas se leurrer. Les règles du jeu sont biaisées : notre système démocratique, toujours plus discrédité, se limite à un outil représentatif — et donc au jeu des appareils. L’élection présidentielle en amplifie les travers en enfermant les débats dans un culte de la personnalité, quand ce n’est pas l’attente du sauveur rédempteur. C’est pour cela que la recherche d’une alliance à gauche ne doit pas occulter les questions essentielles. L’important n’est pas de savoir s’il faut être pour ou contre une telle alliance ou sous quelle forme elle doit se faire, mais plutôt une alliance pour quoi faire, comment, pour quelles échéances et quels projets ? Aujourd’hui, nous identifions plusieurs défis majeurs à relever et à assumer afin d’essayer d’envisager demain sous un autre jour, afin de se donner un peu d’espoir en dehors des cercles de pensée et d’action dominants.

Lutter contre l’oligarchie pour contrer les replis identitaires

L’émergence, non sans difficultés, de nouvelles forces émancipatrices et écologistes n’est pas une spécificité française, comme nous le rappellent des mouvements comme Syriza en Grèce ou Podemos et les listes citoyennes des Indignés en Espagne. Quand elles ne font pas face à des dilemmes internes ou aux tenants du système, elles se heurtent à la montée de forces réactionnaires et démagogiques qui prônent des solutions simplistes, construites autour du repli sur soi et du rejet de l’autre. C’est bien connu : l’enfer, c’est les autres, comme nous l’ont montré les dernières élections américaines ou britanniques, bien que l’espoir y revienne aussi avec la campagne surprise de Sanders ou la prise en main complexe du parti travailliste par Corbyn. Aujourd’hui, la métropolisation de notre monde, la montée des inégalités économiques et culturelles, mais également le sentiment d’insécurité, doivent être questionnés. Comme le montrent les cartes électorales des dernières élections aux États-Unis, en Grande Bretagne, en Autriche ou en Hongrie, nos sociétés sont divisées. L’enjeu n’est pas de renforcer ces clivages en opposant des parties de la populations les unes contre les autres mais, au contraire, de créer des dynamiques de dialogue : dans nos quartiers, nos zones rurales souvent abandonnées, nos zones urbaines sur-connectées, entre classes populaires, classes moyennes et bobos.

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De même, l’aventure Syriza a montré comment un soutien populaire fort au niveau national a été insuffisant pour s’opposer à la Troïka, d’où la nécessité de créer des alliances et des dynamiques larges et ouvertes. Les combats politiques n’ont plus de frontières et l’idée de bâtir une nouvelle internationale, ouverte, diverse et décentralisée, est encore plus qu’hier d’actualité et nécessaire. Il faut créer des liens entre ces hyper-lieux et les « déserts de la société de croissance », pour tendre vers une relocalisation ouverte et souhaitable. C’est la condition sine qua non pour éviter la montée de clivages violents et pour être suffisamment forts et solidaires face à l’oligarchie financière qui, elle, n’a pas de frontières.

Jongler entre des institutions inadaptées et des aspirations en construction

« Il n’y aura pas d’espoir de paix sans remise en question de nos consommations devenues insoutenables ! »

L’aventure Nuit Debout, comme ses prédécesseures des Indignés ou d’Occupy, se heurte à la question de la gouvernance, interroge le fonctionnement de nos démocraties et notre rapport au pouvoir. Certes, cette question n’est pas nouvelle, mais elle n’a toujours pas été résolue. Comment construire de nouvelles pratiques politiques décentralisées et participatives dans des institutions qui limitent l’espace démocratique aux élections ainsi qu’au système de parti, totalement discrédité et incompatible avec les aspirations et pratiques nouvelles : dialogue, écoute, communication non-violente, sociocratie, autogestion et prise de décision au consensus ? Ces expérimentations sont porteuses d’espoir, comme le prouvent les listes citoyennes en Espagne ou l’idée de la Primaire en France. En parallèle émergent partout à travers le monde des dynamiques de repolitisation au niveau local par le faire : jardins communautaire, villes en transition, monnaies locales, etc. Malheureusement, ces initiatives locales et/ou politiques, bien que nécessaires, s’avèrent loin d’être suffisantes pour renverser le système et le pouvoir oligarchique. Alors, comment trouver un équilibre entre les expérimentations à l’extérieur du système et la nécessité d’être dans celui-ci afin d’éviter un entre-soi dangereux ? Nous ne pouvons attendre et espérer qu’un pouvoir providentiel apporte les solutions. Au contraire, nous devons nous questionner afin que les institutions puissent servir de relais et de catalyseur pour une accélération de cette transformation par le bas : quelles interactions, quels rapport de forces, quelles réformes institutionnelles et quelles (re)distributions ?

Éteindre la poudrière internationale en assumant la transparence de nos modes de vie

L’absence de vision pacifiste au niveau international est une constante depuis des décennies. La paix est permise si elle permet à la société de Croissance de se maintenir. Il est temps d’avoir une pensée juste et responsable concernant la situation géopolitique mondiale. Afin de rompre avec le militarisme rampant, le post-colonialisme, mais aussi l’arrogant impérialisme culturel qu’est le développement, nous ne pouvons plus éluder les questions de la dette écologique et de notre dépendance aux ressources provenant de régions stratégiques. Ainsi, une réponse géopolitique efficace partant d’Europe doit s’appuyer d’une part sur une analyse claire du passé et des responsabilités, des forces au pouvoir (l’OTAN reste la force militaire la plus puissante au monde), et d’autre part sur une stratégie qui remet une ONU réformée au cœur des résolutions des conflits, sur la base d’un dialogue ouvert. Depuis trop longtemps les forces en présence ont avancé en cachant leurs intérêts, avec en premier lieu la question du pétrole et, plus globalement, des ressources utiles au capitalisme. Il n’y aura pas d’espoir de paix sans remise en question de nos consommations devenues insoutenables ! À partir de là, il est possible, en toute transparence, de mettre sur la table les véritables enjeux géopolitiques : comment organiser de manière pacifique une répartition juste des ressources vers un post-extractivisme et un arrêt de l’accaparement des terres vers une agriculture soutenable de proximité ?

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Façonner des projets, mais aussi des chemins et des méthodes

Comment parvenir à unir des forces politiques pour lesquelles l’obtention d’un consensus semble difficile, non pas à cause de désaccords de fond, mais surtout en raison de cultures et de traditions politiques différentes ? Il y a même de nombreux points programmatiques similaires et complémentaires. L’enjeu le plus important est donc de réussir à dialoguer : comment inviter chacune et chacun à faire des pas-de-côté et à prendre le temps de l’écoute, sans invective ni procès d’intention ? L’expérience nous montre que les désaccords sur le projet ne sont pas les plus insurmontables : c’est souvent autour de divergences, de malentendus sur le chemin et la méthode que se construisent les scissions et les clashs ! Ainsi, c’est à nous de nous approprier et de développer l’idée d’une Constituante, de créer les conditions d’un débat constructif sur le revenu de base. Pour ce faire, il faut dépasser ces clivages stériles et politiciens qui nous font passer à côté des vrais enjeux et de la construction d’une réelle stratégie de transformation à court, moyen et long terme.

Avoir raison tout seul, c’est avoir tort

« Créer une dynamique pour une nouvelle Internationale, diverse et décentralisée. »

Finalement, chercher une alliance à gauche n’est pas forcément la question centrale. L’enjeu principal est de continuer à construire les bases d’une transformation culturelle profonde de notre société sur lesquelles peuvent émerger ces nouveaux mondes, de créer une dynamique pour une nouvelle Internationale, diverse et décentralisée. Les enjeux et défis à relever vont bien au-delà de cette union possible et de l’élection qui suivra. Mais cette alliance doit être un moment pour se poser la question sur les changements à envisager et à réaliser, en posant la question : comment changer la société sans prendre le pouvoir, ni le laisser ? Nous devons dépassionner ce dilemme de l’alliance pour l’insérer dans un cadre plus complexe et regarder au-delà de l’élection présidentielle. Il faut comprendre et accepter qu’il n’y aura pas de Grand Soir mais que chaque levier de transformation a un rôle à jouer, sans illusion ni naïveté. Ces convergences en cours, en construction autour d’un projet radical et cohérent sont déjà un événement remarquable, mais un changement de paradigme demande du temps et ne se décrète pas. C’est ce que nous enseigne la vie au sein de ces expérimentations concrètes locales, progressivement, pas à pas mais dans l’ouverture à l’autre, non sans radicalité et sans oublier nos objectifs.

Alors, rencontrons-nous, dans le respect de la diversité de nos cultures politiques, de nos réseaux, de nos visions, de nos expériences et de nos compétences. Si cette diversité complique les coopérations dans le cadre d’une élection présidentielle, elle est pourtant fondamentale pour transformer parallèlement nos sociétés complexes et espérer éviter ou minimiser les barbaries en cours et à venir. Soyons aussi humbles que possible face à l’immensité de la tâche, et ne perdons pas de vue qu’avoir raison tout seul, c’est avoir tort !


Projet de Décroissance – Manifeste pour une Dotation inconditionnelle d’autonomie, éditions Utopia, 2013


Photographie de couverture : Chantelle D’mello


REBONDS

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☰ Lire notre entretien avec Vincent Liegey : « Avoir raison tout seul, c’est avoir tort », avril 2016
☰ Lire notre article « Contre la croissance infinie », Uri Gordon (traduction), février 2016                                                     
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Projet de Décroissance
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d45ecroi@gmail.com

Vincent Liegey. Avec Stéphane Madelaine, Christophe Ondet et Anisabel Veillot. Co-auteurs de « Projet de Décroissance – Manifeste pour une Dotation inconditionnelle d’autonomie », éditions Utopia, 2013.

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